Nous avons besoin d’une politique alimentaire qui favorise l’autosuffisance

J’aime mes carottes pas chères l’hiver, mes asperges en mars, et quand c’est enfin l’été et qu’on a nos propres produits.

L’été en Acadie, pour moi, c’est quand on mange enfin nos homards, la rhubarbe, nos pois, nos fraises, tomates, cosses, patates, bleuets, viande de cochon, pommes de pré, pommes…

Cette année, les premières récoltes du jardin me donnent à réfléchir autant qu’à savourer. J’en ai trop appris dernièrement, mais j’en suis contente. Ce que j’ai appris n’est point nouveau, c’est moi qui ne faisais pas attention. C’est la pandémie qui nous a secoués, et j’en suis fière.

Quelqu’une d’autre a ressenti, en mars, un peu de peur qu’on manquerait de manger? Il y en a de nous qui ont pensé avec peur au milieu de la nuit que l’épicerie serait peut-être vide. Ensuite on a pensé, au moins l’été arrive. Mais est-ce que le Nouveau-Brunswick peut se nourrir?

Et là, j’apprends que le Nouveau-Brunswick produit en moyenne 3% de tous les aliments consommés chez nous. On produit une minuscule partie de la viande qu’on consomme, 8% des fruits et légumes. Nos fermiers «ne peuvent pas vendre leur viande dans les épiceries à grande surface ou les chaînes d’alimentation rapide, car ces entreprises n’achètent que de la viande des abattoirs inspectés par le fédéral.

La viande d’animaux provenant d’abattoirs inspectés par la province peut être distribuée uniquement au Nouveau-Brunswick et seulement dans les épiceries indépendantes et les restaurants familiaux.

Nous dépendons presque absolument des multinationales pour notre nourriture. En cas de crise, on pèserait pas lourd dans leur souci d’approvisionnement. En cas de fermeture des frontières, on aurait de la nourriture pour au plus trois à cinq jours.

Ce n’est pas que les terres ne sont pas travaillées, mais beaucoup de notre production est destinée à l’exportation, une situation que les gouvernements ont encouragée. Pensez à la patate, le bleuet et la canneberge. En cas de crise, on aura la patate.

Ensuite, j’apprends qu’on ne réussit pas à produire le peu qu’on produit par nous-mêmes. Notre récolte dépend de notre mise à profit de la différence entre les pays du Sud et du Nord, entre nos niveaux de développement et de vie, et le fait que les citoyens de ces autres pays sont désespérés.

Nos fermes et nos usines de transformation dépendent de milliers de travailleurs étrangers temporaires du Mexique, du Guatemala, de la Jamaïque et d’ailleurs. Ils viennent travailler quelques semaines ou quelques mois et doivent s’en retourner.

Ils sont essentiels, mais on ne les veut pas comme citoyens permanents parce que notre marge de profit en souffrirait.

Faut pas blâmer nos fermes et les employeurs. Faut surtout pas blâmer ces travailleurs qui ont trouvé un moyen de nourrir leur famille en venant ici quelque temps, certains depuis des dizaines d’années, même si ça ne leur donne aucune chance d’obtenir un passeport ou d’immigrer au Canada.

De ce que je peux comprendre, la situation avec les travailleurs étrangers temporaires est meilleure qu’elle l’a été.

Pourtant, cette année encore on entend des histoires d’horreur, de racisme et d’inhumanité envers les travailleurs étrangers. Misère.

On a créé une catégorie de gens utiles, essentiels même, mais qu’on ne veut pas comme citoyens. Et c’est là que je dis, je ne vois pas la différence entre ça et l’esclavage. Les esclaves étaient des gens utiles, mais dont on ne voulait pas comme citoyens.

Donc moi, esclavagiste, mangeant mes fruits de l’Acadie… me questionne.

Ensuite, l’ingénieur en chef Higgs décrète qu’il n’y aura pas de travailleurs étrangers cette année, alors que nombre de ceux-ci sont déjà à l’aéroport pour venir planter nos choux.

La seule province qui ne permet pas de travailleurs étrangers. Faut croire que Higgs voulait absolument garder sa belle moyenne COVID, et donc il voulait coton ouater le Nouveau-Brunswick et viser le risque zéro.

Plus conservateur que ça, t’es une roche.

Sans travailleurs étrangers, les fermiers et les pêcheurs disputent Higgs.

Ils lui apprennent qu’ils perdront leur année, des fortunes et leurs liens avec les travaillants étrangers.

Blaine Higgs semble entendre un écho de quelque chose, et réagit:

1. «I’ve driven a tractor, we can do this gang, follow me gang, gang…, GANG?»

2. «I am so disappointed in these people I’ve never met. They did not do what I told them to do.»

3. «I’ll allow foreign workers in, but I am so disappointed in you people.»

Nous avons besoin d’une politique alimentaire qui favorise l’autosuffisance. Comme dit la présidente de l’Union nationale des fermiers au Nouveau-Brunswick, «si l’alimentation est réellement un service essentiel, il va falloir travailler pour renforcer les liens entre les agriculteurs et les clients. Il faut se donner des moyens de développer un nouveau mode de distribution qui soit plus résilient, plus solide. Plus on laisse à des multinationales la gestion de nos approvisionnements plus on s’expose à des crises».

Bien sûr, ces questions sont complexes et internationales, et le Nouveau-Brunswick n’est pas le seul à vivre cette dépendance, mais notre insécurité alimentaire est particulièrement grave. Il y a des meilleures façons de faire que les conditions offertes aux travailleurs étrangers. Et il y a des meilleures façons de faire, comme citoyen et comme organismes publics, que d’acheter toute notre épicerie d’ailleurs. Et la partie de notre budget qu’on dépense pour manger est une des plus faible au monde, moins de la moitié de ce que nous dépensions dans les années 1970.

Un projet de loi présenté à l’Assemblée provinciale cette semaine, par le Parti vert, n’a peut-être pas beaucoup de chance d’être adopté, mais il serait à souhaiter qu’il lance un débat et une conscientisation.

Le projet de loi veut renforcer l’économie alimentaire locale, promouvoir l’approvisionnement en aliments locaux par les organismes publics et fournir aux jeunes une éducation par le jardinage et des connaissances en nutrition.

Entretemps, on peut acheter local cet été et s’en parler.

Rosella Melanson
Fredericton