Des chances égales

Lorsqu’il prit la parole devant les délégués au congrès de la Fédération du travail du Nouveau-Brunswick dans la salle de bal de l’hôtel Brunswick de Moncton à la fin d’août 1965, le premier ministre Louis J. Robichaud se présenta comme un ami et un allié du mouvement syndical. Il déclara d’emblée son respect pour la mission du mouvement ouvrier, s’exprimant en français: «je considère très important le mouvement que vous avez entrepris et j’ai à cœur les intérêts de tous les travailleurs, de tous les ouvriers du Nouveau-Brunswick.» Il rendit aussi hommage à l’ancien président James Whitebone, que l’on avait honoré plus tôt dans la journée pour ses longues années de service, lançant à la blague que Whitebone ne le comprenait probablement pas quand il parlait en français. Pendant le reste de l’heure, Robichaud suivit son texte en s’exprimant en anglais avec aisance et de façon posée, s’étendant sur l’idée que le gouvernement provincial et la Fédération devaient continuer de «travailler ensemble dans l’objectif commun d’améliorer le sort des citoyens du Nouveau-Brunswick».

Faisant un survol historique, Robichaud cita Thomas Carlyle, le grand critique social du 19e siècle de la Révolution industrielle en Grande-Bretagne: «Un homme qui souhaite travailler et qui est incapable de trouver du travail est peut-être le spectacle le plus triste que l’inégalité des chances présente sous le soleil. Ce spectacle, déclara Robichaud, n’est pas moins triste aujourd’hui que du temps de Carlyle. Aujourd’hui, nous ne l’attribuons plus à l’inégalité des chances. Nous le considérons comme un gaspillage social et nous sommes déterminés à y mettre fin.»

Le seul moyen d’y parvenir, dit-il, était de reconnaître que le Nouveau-Brunswick moderne était au beau milieu d’une révolution sociale et économique aussi spectaculaire que la Révolution industrielle au siècle précédent et aussi colossale que la décolonisation dans le monde moderne. «Aujourd’hui, la plupart des nations sont orientées vers le développement. Les pays les moins développés, qui vivent dans la pauvreté et la stagnation depuis des siècles, se révoltent contre la pauvreté, la maladie et la domination par des nations plus puissantes. Ils ne sont plus disposés à livrer leur avenir exclusivement aux forces du marché, aux caprices de la nature ou au jugement des dirigeants coloniaux.»

La rhétorique de la décolonisation que Robichaud emprunta avec prudence impliquait que la province était sur la voie d’une certaine libération des visions étroites du passé. La croissance économique au Nouveau-Brunswick s’accélérait depuis 1945, dit-il, mais il était nécessaire d’améliorer radicalement la formation et l’éducation dans la province.

De plus, les travailleurs du Nouveau-Brunswick avaient besoin de meilleurs salaires et conditions de travail, et il fallait s’attaquer aux disparités régionales comme jamais auparavant: «nous devrons reconnaître qu’il faut combler l’écart salarial entre la région de l’Atlantique et le reste du Canada. Si nous ignorons cette réalité, nous allons simplement former notre main-d’œuvre pour l’exporter.» Bref, la croissance économique future dépendrait non pas uniquement des ressources naturelles et de l’activité industrielle, mais aussi des investissements dans les gens de la province.

Le développement moderne, conclut-il, n’était pas simplement une question économique, mais la possibilité d’enrichir la société provinciale sous tous les aspects: «Le développement des ressources humaines est le processus visant à accroître les connaissances, les compétences et les capacités de tous les membres d’une société. En termes économiques, on pourrait le décrire comme l’accumulation de capital humain et son utilisation efficace dans le développement d’une économie. En termes politiques, le développement des ressources humaines prépare la population à la participation des adultes dans la société, en particulier en tant que citoyens d’une démocratie moderne. Du point de vue social et culturel, le développement des ressources humaines aide les gens à mener une vie épanouie et enrichissante, à s’affranchir de la tradition.»

Pour les délégués syndicaux, cet engagement social était un message bienvenu. Les délégués comprenaient que la vision sociale de Robichaud, qui était issu d’une famille acadienne du comté de Kent, avait été façonnée par ses origines modestes. À l’instar de nombreux Néo-Brunswickois, Robichaud voulait que sa province emboîte le pas à la marche moderne du progrès. Son éducation, assurée par des professeurs de tendance réformiste de l’Université Laval, l’avait convaincu que des politiques publiques éclairées et un État interventionniste pouvaient changer les choses.

Robichaud avait déjà appelé le mouvement ouvrier à l’appuyer lors de la campagne électorale de 1960 en promettant d’adopter une loi sur l’égalité de rémunération pour assurer de meilleurs salaires aux travailleuses, et il avait promis d’assumer les coûts du nouveau régime d’assurance-hospitalisation de la province sans imposer de primes. En 1965, son programme Chances égales pour tous, parfois décrit comme l’équivalent néo-brunswickois de la Révolution tranquille au Québec, battait son plein avec ses plans de rehausser les normes en éducation, en santé et en matière de services.

De telles réformes servaient les objectifs des employeurs et des gouvernements, qui souhaitaient moderniser l’économie, mais ils étaient aussi des éléments de l’État providence moderne et de sa promesse d’une sécurité accrue et de normes supérieures.
Dès ses premières années, la Fédération du travail avait poursuivi ce genre d’objectifs sociaux-démocrates, et le mouvement syndical en vint, dans les années 1960, à voir le premier ministre Robichaud comme un partenaire dans l’avancement de leur propre programme de réforme sociale.

David Frank
Professeur émérite
Département d’histoire
Université du Nouveau-Brunswick
Fredericton