Membre c’est la solidarité, client c’est la servitude.

Arthur-William Landry
Grande-Anse

J’ai lu avec intérêt la récente lettre de Thérèse Haché dans votre journal, ce qui a suscité chez moi quelques réflexions.

En 1936, l’idée de fonder des caisses populaires était plutôt révolutionnaire. De nouveaux mots et de nouvelles idées venaient s’ajouter aux traditions locales. Des parts, des dividendes, un membre un vote; et nos carnets ne manquaient pas de nous rappeler que «La prévoyance est la Providence du pauvre».

On a commencé par des cercles d’étude. On parlait alors de réunions de cuisine. Quelques-uns de nos voisins venaient se joindre à nous et, comme j’arrivais de l’école normale, c’était à moi qu’incombait le rôle d’animateur pour le cercle de notre village. La littérature que nous avions en main ressemblait un peu au petit catéchisme, en ce sens qu’elle se présentait sous forme de questions et de réponses. Et l’idée que nous nous faisions d’une caisse populaire, c’était l’indépendance financière.

Aux réunions mensuelles en la salle paroissiale, sous la présidence de Wilfred Haché, j’étais secrétaire et je me souviens que j’avais bien de la difficulté à déterminer ce que je devais noter dans le procès-verbal. Je n’ai pas pu signer pour l’obtention de la charte, puisque je n’avais pas encore atteint l’âge de la majorité.

Au début, on nous disait «un membre un vote». Dès que vous aviez déposé votre premier dix sous, vous étiez de ceux qui prenaient les décisions. Je ne me souviens pas d’avoir voté pour que la caissière se transforme en guichet automatique.

Vers 1952, alors que j’enseignais à Cornwall, en Ontario, j’ai assisté à une réunion du Club Richelieu. Le conférencier invité était Martin Légère qui nous a entretenu au sujet de son rôle dans le mouvement coopératif. Je suis convaincu qu’il serait grandement déçu de la tournure actuelle des événements.

Aujourd’hui, une autre locution vient de s’ajouter à notre vocabulaire: la distanciation sociale. En réalité, nous vivons deux pandémies, le coronavirus nous éloigne les uns des autres, le remplacement de tous les services personnalisés par un seul guichet souvent non fonctionnel, s’attaque au tissu social: le sourire de l’autre, ce que les Anglais appellent a neighborhood, a place (un voisinage), le sentiment de faire partie d’un environnement immédiat, d’être membre d’une communauté, un patriotisme local, le home sweet home.

Il y a une différence entre un membre et un client; le premier vous grandit, le second vous diminue. Membre, c’est partager, client, c’est payer (automation, transport, gestionnaires). Collectivement, les membres se serrent la ceinture en cas de pénurie, tandis que les clients peuvent avoir faim même dans l’abondance. Membre, c’est la solidarité, client c’est la servitude.

Insidieusement, l’église qui se vide, l’hôpital dont on diminue les services, l’école qu’on ferme, l’épicerie qui disparaît, la boutique qui n’existe plus, le village qu’on démembre, la caisse populaire qu’on prostitue mènent tous au dépeuplement des régions rurales.

J’ai vécu la naissance de la caisse populaire de Grande-Anse. J’assiste à ses funérailles.