Survie des baleines noires de l’Atlantique: grâce à qui?

Lyne Morissette, Ph.D.
Sainte-Luce-sur-Mer, Québec

La baleine noire de l’Atlantique nord est en voie de disparition. Selon le dernier rapport de l’UICN, cette population est même passée à la catégorie «danger critique d’extinction». Cela veut malheureusement dire que les causes de mortalités des baleines surpassent la capacité des individus à se reproduire et à survivre.

Dans le cas de la baleine noire, la quasi-totalité des décès qui sont dus aux activités humaines. De voir s’éteindre cette population de géantes des mers, ce n’est pas facile, et oui c’est triste. C’est peut-être parce que ça nous frappe si fort qu’on sent autant le besoin de pointer du doigt des coupables. Cela est d’autant plus vrai pour les médias, qui se précipitent pour avoir des réponses, tout de suite et sans se poser les vraies questions.

À trop vouloir se presser à savoir à qui la faute, on finit par prendre des raccourcis qui sont dangereux, voire même tendancieux, pour se trouver des coupables à tout prix. Un exemple vécu par moi-même il y a de cela quelques semaines: après avoir commenté la parution d’un rapport sur les mortalités de baleines en 2019, un reportage télévisé m’a allégué des propos à tort, en me faisant dire que je «précisais qu’un des plus grands dangers pour les baleines est le fil qui relie les casiers à homard ou au crabe à une bouée de surface». Or, je commentais un rapport qui mentionne que toutes les nécropsies sur des baleines noires faites en 2019 révèlent des mortalités causées par des collisions avec des navires et non par des empêtrements avec des engins de pêche.

Comme trop souvent, l’article en question a utilisé les pêcheurs comme des cibles faciles d’une accusation gratuite dans les circonstances.

Lorsqu’une baleine frappe un navire, soit elle se blesse, soit elle meurt. Pour les observateurs, aussi expérimentés soient-ils, une baleine avec une fracture ça ne paraît pas. Si elle n’en meurt pas, on ne pourra jamais attribuer quelque blâme que ce soit aux navires (en plus que la plupart de ces gros bateaux ne se rendent même pas compte s’ils frappent une baleine). Si elle finit par en mourir, soit elle coulera au fond et ne sera jamais retrouvée ; ou si elle est retrouvée, ce n’est qu’à la nécropsie qu’on verra les indices qui mènent à conclure à sa mort par collision. Si on joue au jeu de «à qui la faute», ce n’est que de cette façon qu’on pourra, placer les bateaux au rang des coupables.

Au banc des accusés figurent aussi les pêcheurs, pour qui le blâme est quasi automatique. Lorsqu’une baleine interagit avec un engin de pêche, ça se voit. Tant pour le pêcheur qui y perd son équipement que pour les observateurs qui verront soient des cordages restants soient les marques qu’ils auront laissées. Une baleine qui survit à un empêtrement peut automatiquement et durant plusieurs années être identifiée comme victime des pêcheurs, et ceux-ci blâmés. Si elle meurt, encore une fois montrant ses marques, une nécropsie ne sera parfois même pas nécessaire pour encore une fois blâmer les pêcheurs pour son décès.

Pour un média pressé de sortir ses nouvelles qui prend des raccourcis, cette disparité crée un sérieux problème: c’est pratiquement toujours la faute des pêcheurs. Peut-être sont-ils plus faciles à blâmer parce qu’ils sont de vraies personnes, pas des entités techniques comme le sont les bateaux. On a un coupable plus vite.

Même chose pour la dernière sortie de l’UICN sur les espèces en danger critique d’extinction paru dernièrement. On y présente les statistiques de 2018, où on parle d’un peu plus de 400 baleines noires restantes, les mêmes données qu’on mentionne depuis 2017. On y parle aussi de 250 individus matures (encore une fois, ce n’est pas de la nouvelle information). Dans certains médias, on a utilisé à tort les «250 baleines» en grand titre comme si c’était un nouvel estimé de la population restante. À trop vouloir chercher des scandales, on finit par en trouver (ou en inventer).

Encore une fois la faute des pêcheurs. On met complètement de côté tous les efforts déployés par les pêcheurs dans les deux dernières années pour, justement, améliorer nos chances de coexister avec les baleines dans le Golfe. En faisant cela, on se tire dans le pied et ça n’aide en rien les baleines.

Dans les faits, depuis 2019 et malgré l’accablant rapport d’incident, aucune des baleines retrouvées mortes ne semble être attribuable aux pêcheurs. À la suite de la saison de pêche 2020 au crabe des neiges, aucun empêtrement et aucune mortalité n’ont été signalés. Et en marge de cela, ils sont des centaines à être au front, à financer la recherche et le développement de solutions, ou à risquer leur vie sur des bateaux de «whale rescue». Ça malheureusement, les médias n’en parlent que très peu.

La partie trop souvent oubliée de mon message envers la conservation des baleines, c’est que c’est à force de collaboration qu’on pourrait faire une différence significative, changer le cours des choses pour cette espèce. Il nous reste peu de temps, il faut être d’autant plus efficace, et travailler main dans la main, pas les uns contre les autres. Au lieu de se demander à qui la faute, nous devrions garder le cap sur les solutions et espérer survivre, coexister, pour pouvoir dire «grâce à qui».