En mémoire de Pierre Haché (1921-2020)

Vétéran de la Seconde Guerre mondiale et natif de Rivière-du-Portage dans la Péninsule acadienne, Pierre Haché n’est plus. Décédé le 26 juin dernier, il avait 98 ans. C’était notre oncle et le dernier survivant d’une famille de trois enfants.

Non seulement ses proches, mais son village natal, Rivière-du-Portage, viennent de perdre une mémoire populaire, un témoin de la vie quotidienne avec ses habitants: les Curry, Doiron, Godin, Légère, Mazerolle, Murphy, Roussel…

Issu de parents modestes, William Haché et Osithe Vienneau, la famille vivait entourée d’immenses forêts et de la rivière du Portage – d’où l’on aperçoit, juste en face, de l’autre côté, l’église paroissiale inaugurée en décembre 1904. Ce havre de paix, au beau milieu de la nature, avait bercé toute la jeunesse des frères Haché. Avec le recul, on comprend mieux le profond attachement de notre oncle au sol natal.

Mais ce n’est pas seulement à l’oncle ni au témoin de Rivière-du-Portage que nous voulons rendre hommage. Comme de nombreux jeunes acadiens de l’époque, Pierre Haché s’enrôlera dans l’armée en 1942 et partira au front en 1944.

Pierre Haché (1921-2020) – Gracieuseté

Tandis que le cadet, Alphonse, était encore trop jeune pour le combat et que le frère aîné, Adélard, prendra part notamment à la bataille de Normandie qui suivra le Débarquement du 6 juin 1944, l’oncle-soldat Pierre sera à la manœuvre dans le nord de l’Europe: en Belgique, en Hollande, ainsi qu’en Allemagne, là où tout a commencé en 1939. Faut-il ajouter que ce dut être impressionnant pour un jeune de 23 ans d’arriver en libérateur dans un pays qui s’était promis, dès 1933, de se venger de l’humiliation subie en 1918?

J’imagine bien son itinéraire. En parler me ramène à l’époque où j’ai représenté la jeunesse canadienne au 40e anniversaire de la Libération de la Belgique et de la Hollande (1984). Arrivés à Bruxelles, nous prîmes les routes flamandes jusqu’à Aardenburg, petite ville hollandaise du sud-ouest à environ 25 kilomètres de la terrible bataille (des digues) menée par la Première armée canadienne (175 000 soldats) destinée à permettre une voie d’accès aux cargos alliés dans le port d’Anvers (l’estuaire de l’Escaut occidental).

Ce jour-là, j’ai noué une amitié exceptionnelle avec un employé municipal plein de gratitude à l’égard du Canada. Quelques années plus tard, je me rendis de nouveau à Aardenburg à deux reprises. Depuis l’ancienne demeure de Ria et Walter Dierick, au 7 Romanlaan, j’imaginais, sur fond d’un léger brouillard jaillissant des terres humides et boueuses, l’arrivée des troupes canadiennes. C’est précisément le 19 octobre 1944, vers 13h30, que Walter et ses parents reçurent la visite des soldats canadiens, au 10 Eedeweg. Aardenburg était enfin libérée.

Les Belges et les Hollandais n’ont jamais oublié cet événement si grandiose pour eux qui peinaient à survivre et à se nourrir sous l’emprise du régime nazi.
L’opération belgo-hollandaise – plus de 6500 morts du côté canadien – fut un vrai combat d’usure imposé par la Wehrmacht, avec ses guets-apens, ses mines et à cause de cours d’eau particulièrement difficiles d’accès et de terrains découverts et inondables.

Par chance, sans doute, notre oncle n’a pas vécu les mêmes épreuves que l’oncle Adélard. Lors de la bataille de Caen, ce dernier fut porté disparu. Les grands-parents Haché apprendront plus tard qu’Adélard, gravement blessé et enseveli par des explosions, avait finalement réussi à s’extraire du bourbier, à traverser la zone de combat et trouver refuge dans le quartier sud de la ville (Faubourg de Vaucelles).

Du reste, comme pour la plupart des gens de leur époque, le caractère et les croyances des deux hommes furent fortifiés, voire transformés en grande partie par cette guerre.

Sens de l’honneur, de la dignité, de l’honnêteté, sens des responsabilités. Ces qualités étaient celles de notre oncle Pierre. Sans oublier, et non la moindre dans le cœur de certains hommes plus que d’autres, une foi inébranlable; qu’il n’a eu de cesse de pratiquer jusqu’à ce qu’un jour, voulant rentrer dans son église, il glissa, tomba et se fit mal suffisamment pour se faire une raison…

À partir de ce moment, les choses ne seraient plus comme avant. L’homme qui voulait coûte que coûte rester actif et autonome entrait définitivement dans l’âge de la vieillesse, ce moment de vie exceptionnel que, dans son ouvrage sur La vieillesse, Cicéron désigne comme le temps de la sagesse.

Il avait d’autres valeurs que son époque et sans doute la guerre lui avait en partie transmises: vigilant, économe et prévoyant. Ce sont là, compte tenu des temps difficiles et incertains que nous vivons, des qualités non moins négligeables pour s’orienter.

En écrivant cet hommage, je pense à tous les anciens combattants de 1939-1945, particulièrement ceux qui sont encore de ce monde, de même qu’à tous nos aînés qui forment l’âme de nos communautés.

À son corps défendant, sans doute, notre oncle est entré dans l’histoire. Lui-même ne conférait peut-être pas un sens aussi profond à sa participation à la guerre que ce que je tente de décrire; mis à part, peut-être, à travers les décorations et les médailles reçues, pour peu que celles-ci furent importantes à ses yeux. Mais si l’action est irréversible – la guerre en est un exemple -, elle est aussi imprévisible — en témoigne l’engagement des soldats; elle dépasse par son ampleur l’agent. D’où son intérêt. Elle permet aux descendants de jeter une lumière nouvelle sur le domaine public.

Dieu sait que nous sommes nombreux aujourd’hui à prétendre, non sans raison, aux honneurs, à la reconnaissance et à la notoriété, mais à nous retourner aussitôt, parfois avec beaucoup d’ingratitude, contre celles et ceux qui nous ont rendus dignes de les recevoir. D’aucuns savent que cette attitude est tout le contraire de l’humilité et de l’abnégation et qu’elle détruit les mondes communs.

Dans le cas de notre oncle-soldat et de tous les anciens combattants, l’honneur auquel ils ont droit correspond à une dimension profondément tragique de l’histoire humaine, sans commune mesure avec notre époque trop marquée par l’apparence, la mondanité et la réussite personnelle.

Descendants et héritiers, nous n’avons pas à choisir entre différentes versions de l’engagement des soldats (acadiens). Comme disait Nietzsche à propos de l’hypertrophie de la mémoire, laissons aux experts le soin de trancher si nos soldats n’ont été que les victimes d’un système ou si, au contraire, leur engagement peut être mesuré par une défense consciente de la civilisation (cf. L’Évangéline, 10 mai 1945).

Œuvrer à la construction et au maintien de nos lieux communs ne signifie pas non plus privilégier un amour exclusif pour les siens — ce qui serait une autre forme brutale de contemptus mundi — mais de servir avec dignité et sans parti pris. Ce que les anciens combattants, y compris notre oncle, Pierre Haché, ainsi que son frère, Adélard, auraient considéré comme une juste cause.

Voilà comment le récit peut nous guider; si, bien sûr, «nous y ajoutons foi» (Platon, La République, Livre 10).

Étienne Haché, PhD
Rivière-du-Portage
Professeur de philosophie, France