L’isolement est plus mortel que la COVID-19

Notre mère, Rosanna Thériault Godin, est partie hier à l’âge de 91 ans pour son dernier voyage. C’était à 15h20, dimanche le 9 août 2020, en pleine pandémie de COVID-19.

Notre mère était une battante, une aimante, une résiliente et une grande dame. Elle aimait rendre service, aimait sa famille et avait besoin de monde autour d’elle.

Elle était entrée dans une résidence publique de Caraquet il y a trois ans pour rejoindre son deuxième mari, Omer Godin, et pour pouvoir y vivre des jours heureux en fin de vie. Sa décision, prise avec nous, avait été simple. Omer est parti il y a deux ans, ma mère y est restée.

Notre famille de six enfants s’est assurée d’être très présente dans sa vie, d’essayer de lui redonner ce qu’elle nous a donné, la vie, avec ses hauts et ses bas. Nous l’avons visitée autant que possible jusqu’au 12 mars dernier, date à laquelle la COVID-19 est apparue et les gouvernements et la Santé publique ont décidé d’intervenir pour protéger les résidences du méchant virus.

Depuis mars, de nombreuses personnes sont décédées d’isolement dans les résidences du Nouveau-Brunswick et seulement deux de la COVID. Depuis mars, de nombreuses personnes ont perdu espoir dans les résidences pour personnes âgées du Nouveau-Brunswick, parce qu’un aîné, ce n’est plus payant pour personne.

Pas pour les gouvernements, pas pour les communautés, même pas pour certaines familles. On dirait que rendu à un certain âge, il faudrait oublier ces personnes qui ont grandement contribué à l’épanouissement de la société acadienne, qui sont la base de nos familles, qui sont encore des humains et qui ont besoin d’être aimées et appréciées plus que jamais.

Nous les plaçons avec l’espoir qu’elles partiront un jour sans bruit et sans trompette. Et plusieurs espèrent que ce jour sera plus tôt que tard. Ma mère est partie, elle ne souffrira plus de l’isolement, elle ne nous attendra plus à la fenêtre pour nous dire qu’elle a hâte de nous voir, qu’elle aimerait nous serrer, nous faire un petit bec (pas par la fenêtre) pour montrer que l’amour pour nous l’habite encore.

Nous aurions aimé lui prendre la main, mais pour le faire, elle a dû être hospitalisée à quatre reprises et payer le prix de la quarantaine à quatre reprises en quatre mois. Elle nous disait en riant qu’elle avait fait quatre carêmes.

Nous lui avons pris la main plus souvent en 48 heures dans ses derniers souffles que dans les six derniers mois.

Ma mère est partie, d’autres personnes vivent dans ces résidences de la province, du Nord et de Caraquet. Combien de personnes sont décédées au cours des quatre derniers mois dans les chambres filant le corridor de sa résidence?

Des personnes lucides, conscientes de l’isolement et à qui manquaient les rencontres avec les leurs. La direction nous a permis de voir nos personnes aimées 30 minutes par semaine, sous haute surveillance. Ce sont des directives de la Santé publique du Nouveau-Brunswick, appuyées par les dirigeants gouvernementaux. L’application des règles n’est pas pareille partout. Certains l’appliquent à la lettre, d’autres l’appliquent selon leur niveau de sensibilité à la personne humaine. Le tout ne se discute pas, l’humanisme c’est une qualité, pas une règle.

Une fois de plus, on vous dira que c’est un manque de personnel, un manque de flexibilité, toutes les raisons sont bonnes. Personne ne veut et ne peut juger, ces personnes n’ont pas de porte-parole autres qu’elles-mêmes. Et qui va les écouter?

Des élections sont à nos portes, les politiciens auront besoin des votes des résidents des foyers. Vont-ils assouplir les conditions d’entrée ou vont-ils simplement les oublier? C’est le temps ou jamais, pour les parents et les proches de ces bâtisseurs, de se lever et de faire comprendre que les numéros accrochés à leur nom ne sont pas seulement pour des votes.

Leur nom ne doit pas seulement apparaître sur une liste électorale.

Je suis triste du départ de ma mère, mes frères et sœurs aussi, mais je pense qu’il faut parler au nom de ceux et celles qui continuent d’habiter ces maisons qui sont devenues des prisons avec la COVID. Si on fait le compte des morts de la COVID et des morts de l’isolement, on se rend vite compte que si on avait ouvert les portes à la COVID, la mort aurait eu une raison.

On est tous conscients qu’un jour ces personnes vont mourir, et on sait très bien que la société a besoin de gens actifs. Mais soyons humains à l’égard de nos aînées, ils méritent mieux que leur nom sur une tombe au cimetière.

Normand R. Thériault
Caraquet