Kenosha: point de rupture?

Les images des coups de feu tirés dans le dos de Jacob Blake font désormais partie de la mosaïque mémorielle de notre société globale.

«Assez!», tonnent les uns, de plus en plus nombreux aux États-Unis et dans le monde depuis la diffusion de ce nouvel acte répugnant de violence policière. Et pourtant «rien ne change», ou ne changera, rétorquent les autres, influenceurs ou non en société, qui exposent l’étendue de leur engagement intellectuel sur toile de fond des allocutions déformantes de la convention d’investiture du Parti républicain, des distractions «éliminatoires» de la Ligue nationale de hockey, des enjeux linguistiques de la campagne électorale au Nouveau-Brunswick, des préoccupations parentales de la rentrée scolaire, des dommages matériels de l’ouragan Laura, de la peine imposée au tueur de Christchurch, du désastre de Beyrouth, des 826 000 victimes de la COVID-19, du réchauffement climatique – et j’en passe.

En excluant l’argument de l’appartenance nationale ou raciale qui masque (mal) l’enracinement de l’indifférence, le pire ennemi du changement, du progrès et de la justice sociale se trouve dans l’aveu d’impuissance du citoyen.

Les experts à la recherche de l’élixir antiparalytique qui viennent ponctuellement prêter main-forte aux médias durant leurs sessions de thérapie collective vous diront que Kenosha représente un tournant, laissant implicitement croire que la nouvelle génération d’activistes a le mouvement des droits civiques sous contrôle et que la confiance envers le département de la Justice sous William Barr est absolue et inébranlable.

Les familles des victimes récentes de la violence policière – de George Floyd à Tanisha Anderson – inviteront à lire un peu d’histoire pour nuancer cet optimisme improvisé.

Les pages qui portent sur les quelque 4000 Noirs américains victimes de lynchage – ces «étranges fruits» homologués dans le répertoire de la violence raciale entre l’émancipation des esclaves et l’assassinat de Martin Luther King en 1968 – révèlent que le voile des virages historiques est aussi lourd qu’opaque.

Si le tournant historique n’accompagne pas invariablement les atrocités de l’actualité (Rodney King, vous vous souvenez?), évitons aussi de croire que l’Amérique est divisée comme jamais auparavant.

Le besoin de corriger cette affirmation promotionnelle de l’émission 24/60 provient de la guerre de Sécession, laquelle fit près de 800 000 morts entre 1861 et 1865, soit presque l’équivalent du total actuel des victimes nationales de deux pandémies: la grippe espagnole de 1918-1919 et la COVID-19.

En dépit du fait que les États-Unis ont déjà été divisés comme jamais auparavant, on ne peut pas refuser de croire au progrès, et cacher son histoire serait une absurdité. Le centenaire du 19e Amendement, statuant depuis 1920 que «le droit de vote des citoyens des États-Unis ne pourra être dénié ou restreint pour cause de sexe par les États-Unis ni l’un quelconque des États», sera peut-être marqué par la victoire du «bulletin de vote sur le fusil», ou celle de la première colistière africaine américaine depuis Charlotta Bass à briguer la faveur d’un électorat inquiet du respect et de l’opérationnalisation de ses dispositions constitutionnelles.

Les perspectives sont encourageantes, mais les leçons de l’élection de 2016 (n’oublions pas 2000 et 1948) imposent une lecture prudente des sondages. Sous la ceinture bétonnée érigée autour de la Maison-Blanche, la militarisation des interventions policières et la manipulation du service postal, on trouve des dizaines de millions d’électeurs-auditeurs carburant au vitriol conspirationniste de Rush Limbaugh, Sean Hannity, Mark Levin, Ben Shapiro et Michael Savage, et des milliers de lois et d’arrêts qui enorgueillissent les miliciens autoproclamés et tempèrent la vulnérabilité de leurs représentants politiques.

Un tournant, Kenosha? Attendons au moins la fin du mois.

Nelson Ouellet
Lutes Mountain