Quand le commerce de la culture relève de l’acharnement

Les temps sont de plus en plus durs pour les librairies. Faute d’achalandage, elles s’essoufflent, s’épuisent et finissent par disparaître l’une après l’autre, balayées par un vent d’indifférence.

Il faut croire que ceux qui les fréquentent sont également en voie de disparition.

La librairie Pélagie de Bathurst, l’unique librairie francophone de la région, s’est éteinte à la fin du mois d’août dans la plus grande discrétion, sans faire de bruit et sans la moindre manifestation pour la sauver du naufrage.

Évidemment, pandémie oblige, il y a plus urgent. Il a le dos bien large ce mauvais virus. Pélagie aura tout juste eu le temps de célébrer son dernier 15 août et de souffler ses 10 ans d’existence avant d’être emportée. Certains diront, il n’y a pas de drame, les disquaires ont disparu et la musique existe toujours. Elle est même, miraculeusement, devenue gratuite pour tous. Et de toute manière apparemment qu’on lit plus que jamais. C’est possible. Je crois qu’on lit beaucoup le petit écran que l’on tient au bout de son bras avec ses acronymes, ses abréviations et ses bouts de phrases écrites dans un français approximatif. Mais de là à acheter un livre, dans la langue de Molière en plus, non merci. Une autre librairie qui ferme ses portes ce n’est pas la fin du monde, ce n’est même pas une tragédie. Mais pour l’écrivain, pour le lecteur attentif et boulimique c’est d’une tristesse infinie.

Il faut en avoir du courage, de la témérité et une passion déraisonnable pour la littérature pour avoir tenu à bout de bras une libraire pendant 10 ans dans une localité où le commerce de la culture relève de l’acharnement. Justement cet acharnement on le doit aux deux propriétaires Isabelle Bonin et Julien Cormier qui ont, jusqu’à la limite du raisonnable, tenu le fort sur notre petit îlot de francophones. Cette fois il n’y aura pas de potion magique et ce ne sont pas les vilains Romains qui sont venus à bout de ces deux Gaulois. Tout comme l’inlassable érosion de nos côtes, le manque de lecteurs, la perte d’intérêt pour la littérature et l’effritement d’une culture s’en sont occupés. Peu importe. Ceux qui veulent lire trouveront toujours une façon de se procurer les livres qu’ils recherchent. Dans son roman L’immortalité l’auteur tchèque Milan Kundera comparait les bibliothèques à des cathédrales de savoir.

À ce même titre, je prends la liberté d’y ajouter les librairies indépendantes. Du fond du cœur, merci à nos deux libraires et à leurs employés qui auront contre virus, vents et marées contribué à l’enrichissement culturel de notre coin de pays. Et bonne continuité aux libraires Pélagie de Caraquet et de Shippagan.

Camilien Roy
Tetagouche Sud