Éloge de la lecture

En l’an 2000, la chaîne A&E avait consulté des historiens pour dresser une liste des personnages les plus influents du dernier millénaire, ceux et celles qui, parmi les quelques 25 milliards d’individus (une estimation) ayant vécu durant ce millénaire, avaient transformé nos vies le plus profondément. La présence de plusieurs scientifiques sur cette liste, dont Charles Darwin et Isaac Newton, ce dernier arrivant en deuxième position, est un testament à la méthode scientifique, ce précieux outil qui permet l’avancement des connaissances par l’observation, l’expérimentation et l’analyse mathématique.

Curieusement, la personne en tête de liste n’était ni scientifique, ni explorateur, ni leader ou politicien, ni artiste ou écrivain. Et pourtant, son invention marqua vers l’an 1450 la fin du Moyen-Âge, le début de l’ère moderne et rendit possible la révolution scientifique.

Cette technologie révolutionnaire était l’imprimerie à caractères mobiles, inventée par Johannes Gutenberg. La méthode de Gutenberg était lente comparée aux imprimantes actuelles, car il fallait monter chaque page de texte en plaçant sur une plaque de minuscules lettres métalliques les unes après les autres, à l’envers. Mais cette technique a été utilisée jusqu’à relativement récemment, et pour l’observer à l’œuvre, il suffit de visiter l’imprimerie du Moniteur Acadien, située au Village Historique Acadien, à Caraquet.

Parmi les premiers textes imprimés on compte les célèbres bibles de Gutenberg, dont un exemplaire peut être admiré de près au Library of Congress à Washington. Acquis en 1930 pour une somme dérisoire, c’est pourtant un objet d’une grande valeur historique.

En plaçant Gutenberg en tête de liste, les historiens reconnaissaient l’immense bénéfice des textes imprimés sur la propagation du savoir et le bien-être de la société. Avant l’imprimerie, les livres étaient copiés à la main, de sorte que seuls les riches pouvaient se les payer. Savoir, c’est pouvoir, et la production efficace de livres et de nouvelles imprimées a permis au peuple de sortir de la misère.

Depuis, les progrès ont été constants. Vers l’an 1800, un livre typique coûtait encore l’équivalent du salaire de quelques jours de travail d’un ouvrier qualifié; aujourd’hui il en coûte environ deux heures au salaire minimum. En même temps, le taux de littératie dans le monde est passé de 1 adulte sur 10 en l’an 1800 à 9 adultes sur 10 aujourd’hui. La lecture est, avec l’écriture et les mathématiques, l’un des trois piliers sur lesquelles on bâtit une éducation.

Notre époque d’abondance de livres et de lecteurs a quand même ses propres défis. Les éducateurs disent parfois que les jeunes ne lisent pas. Il y a un fond de vérité à cette exagération. La lecture demande du temps et de l’attention, et les distractions sont nombreuses et continuelles. Notre outil de travail le plus utile, l’électronique, est aussi notre plus gros jouet. Difficile donc de se concentrer sur une lecture prolongée ou un travail corsé quand un seul clic suffit pour s’évader vers un univers de divertissement. Dans le monde paisible du papier, cette option n’existe pas. Si la lecture électronique est intéressante pour la fraîcheur de ses nouvelles, son prix modique et son accessibilité, elle s’accompagne souvent d’une dégradation des habitudes de lecture (j’en ai fait l’expérience avec le journal et j’ai dû retourner à la version papier), une tendance bien documentée par la neuroscientifique Maryanne Wolf dans son livre Reader, Come Home (2018). Pour l’apprentissage, visionner une vidéo est une méthode aisée et efficace, mais la lecture est comme un gymnase pour le cerveau, mettant au travail les muscles de l’imagination et de la visualisation.

La lecture est un bénéfice dont notre société ne peut se permettre d’abandonner. Partout dans le monde, une culture de la lecture est associée à de bonnes choses pour le peuple. Car savoir, c’est encore pouvoir. Il n’est donc pas surprenant de voir dans la liste des grands lecteurs de notre époque des noms comme Bill Gates, Oprah Winfrey, Warren Buffet, Jeff Bezos et Elon Musk.

J’encouragerais mes concitoyens à visiter nos libraires et devenir membres de notre superbe et commode réseau de bibliothèques publiques. Aux étudiants qui retournent en classe, je proposerais comme premier exercice d’analyser le rôle de la lecture dans leur propre éducation. Je leur demanderais de trouver des manières d’évaluer la qualité et la crédibilité des textes et nouvelles qu’on peut lire sur internet, et de réfléchir au rôle de l’éditeur et la révision par des pairs.

Enfin, je leur demanderais d’imaginer un monde sans Gutenberg, un monde où Abraham Lincoln n’aurait pas été un grand lecteur et où Thomas Jefferson ainsi que Benjamin Franklin n’auraient pas eu des milliers de volumes dans leurs bibliothèques personnelles.

Alain Haché
Professeur titulaire
Département de physique et d’astronomie
Université de Moncton