Fracasser notre état d’anesthésie collectif

Marie-Andrée Pelland
Professeure au département de sociologie et criminologie
Université de Moncton

Je voudrais souligner l’excellence du documentaire Le Silence de Renée Blanchar. Ce dernier permet de rendre visible un phénomène connu, mais souvent peu discuté, voire ignoré en Acadie.

Cette œuvre nous place devant le courage des survivants, devant l’effort de certains pour protéger les enfants, mais également devant la solitude des survivants pour obtenir des réponses à leurs questions, pour obtenir réparation, pour demander un changement. Ce documentaire nous appelle à fracasser notre état d’anesthésie collectif devant la victimisation de centaines d’hommes et de femmes en Acadie.

Même si ce n’est pas un sujet nouveau, même si entre 1989 et 2020, 38 prêtres ont été reconnus coupables de divers crimes à caractère sexuel dans les provinces de l’Atlantique, même si des allégations ont été formulées contre 26 prêtres ayant desservi le territoire couvert par les évêchés de Bathurst et Moncton, notre inaction collective persiste toujours.

Une lueur d’espoir s’était fait sentir lorsqu’entre 2012 à 2014, le diocèse de Moncton a retenu les services du juge à la retraite Michel Bastarache afin de mener un processus de conciliation avec les victimes de crimes à caractère sexuel par des prêtres de ce diocèse.

Plus de 200 victimes ont raconté leurs histoires, certains abordant leurs expériences de victimisation pour la première fois. Ce processus a permis de verser plus de 18 millions $ à certaines de ces victimes. Toutefois, ce processus a permis de maintenir le silence. Nous ne connaissons toujours pas l’identité des prêtres contre lesquels des allégations ont été formulées. De plus, nous ne pouvons prendre connaissance des actes qui leur sont reprochés ainsi que les conséquences de ces victimisations sur les survivants voire sur la société acadienne dans son ensemble.

Le documentaire de Renée Blanchar nous contraint d’enlever nos œillères face aux actes commis par certains prêtres. Il nous encourage à prendre position face au silence qui persiste depuis des décennies. Allons-nous collectivement exiger des réponses afin de comprendre comment avons-nous pu pendant des décennies ne pas être parvenus à protéger nos enfants face à ces agresseurs?

Il nous encourage ainsi à nous interroger sur ce que nous pouvons faire pour réparer et prévenir ce type de victimisation. Comment pouvons-nous exiger un changement?

À court terme, nous pouvons exiger de l’Église catholique qu’elle dévoile la liste des prêtres contre lesquels des allégations de violence à caractère sexuel ont été portées. Nous pouvons également demander au gouvernement de la province de modifier la loi, afin de contraindre les prêtres à transmettre toute information à laquelle ils ont accès sur la victimisation d’enfants à la police et au ministère du Développement social.

À moyen terme, nous pouvons nous inspirer de Terre-Neuve, du Massachusetts de la Pennsylvanie, de l’Irlande, du Royaume-Uni, de l’Australie et des Pays-Bas qui ont tous mis sur pied différentes commissions d’enquête pour permettre de comprendre le phénomène et ses effets sur les survivants.

Nous pouvons également nous inspirer des correctifs qui ont été mis en place dans ces différents pays pour assurer la protection des enfants d’ici. À plus long terme, la recherche peut nous aider à cerner les effets intergénérationnels de la victimisation par des prêtres sur le peuple acadien et mettre en place des stratégies de prévention de la violence à caractère sexuel dans notre province.

Nous ne devons pas oublier qu’au cours des dernières années, les enfants néo-brunswickois sont parmi les enfants canadiens les plus à risque d’être victime de violence à caractère sexuel. Nous devons donc agir, pour notre avenir à tous.

Je vous demande dans un premier temps de voir le documentaire Le Silence et de prendre acte du courage des survivants qui nous confient leurs expériences. Ensuite, je vous demande de vous joindre à moi pour poursuivre l’action de Renée Blanchar pour briser le silence. Ensemble, nous pouvons exiger la mise en place d’un processus d’enquête qui nous permettra d’obtenir des réponses et qui nous permettra d’exiger une meilleure protection des victimes dans le système judiciaire.