La voix des sans voix

Mon père se meurt de solitude dans les quatre murs de sa prison dorée, sans les siens pour lui tenir la main, voilà sa sentence. Il n’est pas encore aux soins palliatifs, visite aux cinq jours, voilà notre sentence. Au nom de la sécurité, pour ne pas qu’il meure de la COVID-19, on oublie qu’il y a bien d’autres raisons de se laisser aller ces temps-ci.

Pas grave, je peux être reconnue comme personne de soutien désignée; mais non, la résidence ne le retient pas comme une option.
Pas grave, vous pouvez aussi le sortir pour moins de 24 heures chez vous en respectant certaines conditions; nenni encore, c’est trop compliqué à gérer et n’est pas retenu comme option pour maintenir le goût de vivre à nos papas et mamans.

Pas grave, y a même des résidences au Nouveau-Brunswick qui ne permettent les visites qu’une fois par mois, je devrais être reconnaissante d’y être admise aux cinq jours. Quelle tristesse. Est-ce que j’accepterais moi-même d’être en prison et de recevoir la visite de ma fille qu’une fois par mois? Quelle honte que de traiter ainsi ceux et celles qui nous ont tout donné. Sentence à vie pour avoir accepté leur condition, avoir quitté leur maison, avoir fait confiance à la société de bien prendre soin d’eux.

Pas grave, ils ne peuvent pas faire de manifestations et souvent ne peuvent même pas parler.

Qui a la responsabilité, ici, de porter la voix des sans voix? Qui entend les inquiétudes des résidents et des familles pendant cette période si grave? La famille et l’entourage pourraient même aider à dégager le personnel de certaines responsabilités créées par le vide engendré et la détresse qui en résulte. Trop difficile à gérer.

J’en viens à souhaiter que ce père qui a travaillé si fort pour que sa famille ne manque de rien, qui n’a plus sa voix de ténor, mais qui a toute sa lucidité et se voit diminuer à petit feu dans la solitude de sa cellule beige, finisse sa sentence le plus vite possible.

Pas grave, il a 92 ans et presque toutes ses dents, son temps est venu, mais quelle tristesse. Personne n’aura réussi à parler pour lui. Visite aux cinq jours, même avec des places de libre tous les jours. Visite aux cinq jours, telle est ma sentence et je suis sans voix.

Pas grave, les élections sont passées et le gouvernement Higgs est majoritaire…

Monique Ouellette
Edmundston