Une innovation prometteuse à condition qu’elle soit bien utilisée

La présence de baleines noires de l’Atlantique Nord dans le golfe du Saint-Laurent vient avec un enjeu de taille: comprendre où se retrouvent ces baleines, combien elles sont et ce qu’elles font. Plusieurs techniques existent pour obtenir des pistes de réponses à ces questions: l’observation en bateau ou par survols aériens, le marquage et même les drones.

Une autre grande catégorie de solutions réside dans les dispositifs acoustiques, qu’ils soient des planeurs sous-marins, des bouées qui enregistrent en temps quasi réel ou encore qui enregistrent toute la saison pour ensuite être récupérées pour télécharger les données.

La surveillance acoustique est un outil novateur et intéressant et une solution prometteuse, car les vocalisations des baleines sont généralement détectables sur de longues distances, ce qui permet d’inventorier de larges zones avec une seule bouée. Ces bouées fournissent de l’information sur le nombre de vocalises dans le secteur, et ce, en quelques heures.

Les bouées acoustiques sont des outils prometteurs, mais encore imparfaits. Pour qu’une bouée acoustique soit efficace, il faut que les baleines produisent des vocalises et même à ce moment, il est impossible de comprendre combien de baleines sont détectées, ou encore ce qu’elles font. On peut seulement conclure qu’elles sont présentes, quelque part. Aussi, l’environnement acoustique étant très variable, on parle plutôt de probabilité de présence plutôt que de nombre exact.

Finalement, comme les baleines noires peuvent être détectées sur une grande distance, il est impossible de savoir où se trouve une baleine détectée dans un rayon de plusieurs dizaines de km autour de la bouée acoustique, ni de savoir dans quelle direction elle se dirige. La probabilité de détection, et donc l’incertitude de la méthode, change avec la distance par rapport à la bouée.

Lors des inventaires visuels (aériens ou par bateau), la probabilité de détection suppose une distribution aléatoire des baleines sur la zone d’étude. Lorsqu’on utilise des bouées acoustiques, la répartition aléatoire des baleines ne peut pas être assumée uniformément, parce que les bouées sont stratégiquement placées dans les endroits où on veut faire les détections. Ces endroits, ce sont souvent les zones de pêche les plus productives.

Dans la majorité des réunions scientifiques sur l’acoustique passive, chaque fois qu’on parle de détection, ou d’approche de précaution, on se soucie surtout de la probabilité de ne pas avoir détecté une baleine qui serait présente sur le territoire. Évidemment, si une baleine ne vocalise pas, les outils acoustiques ne peuvent pas la détecter. C’est évidemment un risque, pour une baleine qu’on tente de protéger. Mais il existe aussi un autre type de probabilité de détection, c’est celui de faire des détections erronées, d’enregistrer des sons qui ne sont pas ceux d’une baleine noire.

Même si le taux de détections erronées est généralement beaucoup plus bas, les mesures de gestion qui en découlent sont lourdes de conséquences.

L’une des forces de l’acoustique, c’est qu’elle permet de fournir de l’information en temps quasi réel. Cet avantage pourrait être utilisé pour rouvrir des zones, mais en ce moment on se sert de l’acoustique à sens unique. Malheureusement, les efforts déployés pour fermer des zones sont beaucoup plus grands que les efforts pour les rouvrir. Au lieu de chercher à protéger les baleines, on dirait qu’on cherche à fermer des zones de pêche. Comme si éliminer une cause de mortalité, c’était régler le problème. Je ne crois pas que ce soit la solution. Nous avons chez les pêcheurs des alliés importants, qui ont un réel pouvoir de faire une différence sur la suite des choses. Il faut travailler avec eux, et pas contre eux. Nous avons aussi des technologies prometteuses pour nous aider, qui ne sont pas utilisées à leur plein potentiel.

La crise de la baleine noire dans le golfe évolue, et j’ose encore croire que tout le monde fait de son mieux. Parfois dans l’urgence et la précipitation, on oublie des éléments critiques, on tourne les coins ronds, et on valorise nos efforts par de grands concepts populaires comme «approche de précaution» et «coexistence».

Ces termes sont galvaudés et on devrait y porter plus d’attention, si on veut avoir la prétention de vraiment les intégrer dans notre façon de gérer la crise de la baleine noire au pays.

Premièrement, on ne peut pas parler d’approche de précaution si l’évaluation des risques se fait à sens unique. En 2020, des zones de pêche sont demeurées fermées juste au cas où la baleine détectée était bel et bien dans cette zone, pas à l’extérieur de celle-ci. Le risque d’affecter la pêcherie n’a pas été estimé.

Deuxièmement, tant que les baleines seront la seule priorité des mesures de gestion, on ne pourra pas parler de réelle coexistence, aussi prometteur et attrayant ce terme puisse être.

Les pêcheurs ont conscience des baleines et se doivent de se soucier d’elles. Ils ne peuvent pas les ignorer.

Pour ce faire, ils déploient depuis maintenant trois ans des efforts considérables pour adapter leur façon de faire à la présence de ces espèces en voie de disparition sur un territoire commun.

Or, les approches, les recherches et les mesures qui visent à protéger les baleines sont faites sans suffisamment tenir compte de l’existence des pêcheurs.

La coexistence est un terme à la mode. C’est un mot qui paraît bien dans un agenda de réunion. Il serait bon de repenser ce terme maintenant surutilisé, et la faire pour vrai, cette coexistence. La bonne nouvelle, c’est qu’on sait exactement ce qu’il faut faire pour y arriver, et la façon la plus efficace de le faire, c’est d’éviter de se mettre à dos une partie de la solution.

Il n’est pas nécessairement de l’essor des biologistes/conservationnistes des baleines de sauver les pêcheries, mais les instances gouvernementales qui prennent les décisions ont juridiction sur les deux aspects de la coexistence: les espèces en péril et les pêcheries.

Il faut simplement que les équipes spécialistes des pêches et celles qui œuvrent en conservation se parlent et agissent ensemble.

La coexistence est possible. Ce n’est pas une utopie. Encore faut-il lui donner une chance et utiliser de manière robuste les prometteuses technologies qui s’offrent à nous pour y arriver.

Lyne Morissette, Ph.D.
Écologie des écosystèmes & mammifères marins
Sainte-Luce-sur-Mer, Québec