Les agriculteurs aiment bien faire pitié

Les agriculteurs aiment bien faire pitié. À la lumière du Rapport annuel sur les prix alimentaires publié la semaine dernière, on apprend que les prix augmenteront d’au plus 5% en 2021. Les agriculteurs au Québec ont indiqué qu’ils ne reçoivent pas leur juste part des augmentations de prix au détail. En principe, ils veulent une meilleure répartition des revenus au sein de la chaîne alimentaire. Avec leur sortie, les agriculteurs n’ont présenté aucun chiffre, que des paroles lancées comme cela.

Ce genre de commentaire nous indique deux choses. D’abord, les producteurs comprennent mal le travail effectué par les autres maillons de la chaîne. Les producteurs travaillent très fort, mais il en va de même pour les équipes en transformation et en distribution. De plus, les agriculteurs clament depuis toujours que tout le monde au sein de la chaîne fait plus d’argent qu’eux.

La plupart d’entre nous ces jours-ci ont porté une attention particulière aux revenus et profits réalisés par les grands distributeurs canadiens. Prenons par exemple le numéro deux en alimentation, Empire/Sobeys/IGA, qui vient d’annoncer que ses ventes ont augmenté de 8,4% au dernier trimestre. Les profits dévoilés atteignaient 161 millions, soit une hausse d’environ 4%. L’entreprise a dû vendre pour à peu près 7 milliards de dollars de produits pour faire une marge bénéficiaire d’à peine 2%. Malgré les revenus en hausse en raison de la pandémie, ces 2% ne représentent vraiment pas grand-chose.

Alors, examinons la réalité financière des agriculteurs. Selon Statistique Canada, les recettes monétaires agricoles au Canada ont augmenté de 10%, passant de 60 milliards à environ 66,3 milliards de dollars de 2015 à 2019; dans la grande culture, les recettes ont augmenté de 13% et dans le bétail, on constate une hausse plus modeste de 3%.

Pour un comparatif rapide, durant la même période, les ventes d’Empire/Sobeys ont augmenté de 5,1%, de 2015 à 2019, tandis que les revenus nets des fermes au Canada variaient entre 7,8% et 12,1%.

Au Québec, les résultats sont presque gênants, à la lumière des constats de producteurs qui en veulent au reste de la chaîne. De 2015 à 2019, toujours selon Statistique Canada, les recettes agricoles ont augmenté de 17,8%. Dans le cas de la grande culture, les recettes ont augmenté de 31,7%. Dans le bétail, la hausse est moins importante, mais les revenus nets des fermes au Québec se situaient à 8,9%.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le même exercice de comparaison aurait pu être effectué avec Métro, Loblaw, ou même plusieurs transformateurs. Les agriculteurs aiment blâmer et désapprouver sans même examiner les états financiers.

Chaque maillon de la chaîne a sa propre dynamique économique et financière.

Les consommateurs éprouvent toujours un malaise lorsque les entreprises du secteur agroalimentaire génèrent trop de profit. Même chose pour les agriculteurs, mais leurs commentaires sont souvent maladroits.

La jalousie qu’expriment les agriculteurs devient déconcertante, voire même pratiquement embarrassante. Ceux-ci démontrent à la fois un manque de connaissance du fonctionnement de la chaîne alimentaire, et surtout, un manque de respect envers leurs partenaires filières.

Ce genre d’accusations ne date pas d’hier. Lors de chaque crise, les Québécois ont droit à un sermon de la part des agriculteurs, dénonçant le peu d’argent que les producteurs reçoivent. En regardant les chiffres, ils ne font pas si pitié que cela.

Les agriculteurs omettent de dire qu’ils sortent en grands gagnants de la pandémie, et voici pourquoi. Selon une étude américaine publiée par la United States Department of Agriculture, pour chaque dollar dépensé au supermarché, les producteurs reçoivent en moyenne 16 cents, toute catégorie de produits alimentaires confondus. En restauration, ce montant tombe à 4 cents. Avec les pourboires et les taxes, le ratio devient nettement inférieur. Autrement dit, les agriculteurs perçoivent quatre fois plus en nous incitant à acheter au détail plutôt que de visiter les restaurants.

Il faut le dire. Mais quand la jalousie est là, la raison s’en va.

Dr Sylvain Charlebois
Directeur principal
Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire
Université Dalhousie, N.-É.