Pour une intégration économique équitable des immigrants francophones de l’Acadie

C’est connu, l’intégration des nouveaux arrivants à leur communauté d’accueil passe nécessairement par l’obtention d’un emploi. Grâce au travail, les immigrants peuvent assurer leur pleine participation aux réseaux de sociabilités, à la vie communautaire et développer leur sentiment d’appartenance à l’Acadie.

L’obtention d’un emploi leur permet aussi de développer leur estime de soi dans un environnement néolibéral où le recours à l’aide sociale est stigmatisé.

Généralement, les immigrants francophones n’éprouvent pas de grandes difficultés à trouver un emploi quelconque sur le marché du travail provincial. Il y a des emplois disponibles dans des secteurs comme les centres d’appels, la vente, les industries de transformation des fruits de mer, l’abattage de volailles, les foyers de soins, etc.

Toutefois, l’Acadie ne peut pas devenir une communauté d’accueil cohésive et pluriraciale, si elle se contente de cantonner ses immigrants francophones sur un marché secondaire du travail regroupant des emplois sans qualité, parce que précaires, saisonniers et non concordants avec les diplômes, compétences et qualifications de ces derniers. Cela ne signifie pas que les emplois du marché secondaire du travail sont indignes. Loin de là! De braves travailleurs y font leur carrière et arrivent tant bien que mal à vivre dignement des fruits de leur travail.

Mais le fait de cantonner les immigrants sur ce niveau du marché du travail, souvent délaissé par les Canadiens et les résidents locaux, contribue à son ethnicisation voire à sa racialisation.

Lorsqu’on évoque les emplois dans une usine de transformation de fruits de mer dans le sud-est de la province, l’image qui nous vient en tête n’est-elle pas celle de travailleurs philippins, jamaïcains, mexicains, etc.

Il en est de même des centres d’appels, lieu de concentration excessive d’immigrants francophones en provenance d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne.

Mais combien y a-t-il d’immigrants appartenant à des minorités visibles et recrutés comme enseignants avec des contrats de type B (contrat permanent) dans les écoles francophones acadiennes? Combien y en a-t-il dans la fonction publique provinciale?

De fait, nous sommes en train d’assister à une racialisation du marché du travail en Acadie. Les immigrants appartenant à des minorités visibles le savent et le disent. Ils sont souvent cantonnés dans des «jobs alimentaires» qui sont en deçà de leurs qualifications et expériences.

La racialisation du marché du travail, loin d’être le signe d’une intégration réussie des immigrants, témoigne de la présence de discriminations sans auteurs voir d’un racisme sans racistes puisqu’elle est le résultat de pratiques de recrutement en apparence neutres, mais qui désavantagent les minorités visibles: recrutement par le bouche-à-oreille, expérience de travail canadien exigée à des nouveaux arrivants, fermeture plus étanche des ordres professionnels à des immigrants en provenance de pays en voie de développement d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie.

Nous sommes en février, mois de l’histoire des Noirs. On nous a habitués à célébrer avec des résolutions antiracistes, des rappels que nous sommes Canadiens quelle que soit notre couleur de peau, on met en évidence des portraits de noirs qui ont souvent réussi dans les arts, la culture, le sport, etc.

C’est important de célébrer, mais il est vital d’agir avec des mécanismes de discrimination positive afin qu’émerge un modèle d’intégration économique équitable qui permettrait de voir la présence significative d’immigrants dans tous les secteurs du marché du travail provincial et régional.

Ce modèle d’intégration économique équitable assurerait un ancrage des immigrants à l’Acadie ainsi que leur participation à la vitalité de notre francophonie minoritaire.

Leyla Sall
Professeur de sociologie
Université de Moncton

Charles Gervais
Chef du Contentieux
Assomption Vie

Benoit Bolland
Moncton