Mon ami, mon maître

Deux éminentes personnalités acadiennes viennent coup sur coup de nous quitter pour ce qu’il est convenu d’appeler un monde meilleur. La première très connue et très médiatisée, la seconde un peu moins, beaucoup moins, parce qu’elle œuvrait presque dans l’ombre.

Je laisse à d’autres le soin de commenter le départ de Jackie Vautour, ce qui a d’ailleurs été fait abondamment, et vous parlerai plutôt du père Maurice Leblanc, décédé à l’âge vénérable de 96 ans après une vie bien remplie, axée sur la générosité et l’ouverture aux autres. Là aussi, de nombreux témoignages sont venus avec éloquence souligner l’engagement social et culturel de cet homme hors du commun. Je ne saurais mieux dire. Mais comme le père Maurice Leblanc a été pour moi à la fois un mentor et un ami très cher, je me permettrai d’y aller de la relation personnelle que j’ai entretenue avec lui, autant à l’époque où j’étais son élève à l’Université du Sacré-Cœur (aujourd’hui Collège de Bathurst), que plus tard lorsqu’à mon tour je suis devenu adulte et entré sur le marché du travail.

Maurice LeBlanc était un pédagogue hors de l’ordinaire, convaincu et convaincant, qui aurait même pu vous enseigner… ce qu’il ne savait pas. Il avait une telle passion pour son travail et les matières qu’il enseignait que ça devenait naturel pour nous de nous coucher «moins niaiseux le soir»… Personnellement, il m’a appris le latin, le français, la musique et l’histoire de l’art, toujours avec un égal bonheur. On conviendra facilement qu’un professeur devait faire preuve d’une bonne dose de patience, d’enthousiasme et d’ingéniosité – voire de générosité – pour rendre le latin attrayant à des ados bien vivants qui n’avaient guère de disposition pour frayer avec les langues mortes. Mais il y arrivait. Je me demande encore aujourd’hui où il prenait le temps de tout faire, car, en plus de son travail strictement académique, il enseignait le piano et dirigeait l’harmonie (la fanfare), une formation musicale à laquelle aspiraient ceux qui avaient du talent pour la musique et même ceux… qui n’en avaient pas.

Nous aimions tous ce professeur que nous surnommions affectueusement Ti-Pit. Quand il n’était pas là, évidemment. C’est dire à quel point nous le tenions en haute estime. On n’accorde ce privilège qu’à ceux qu’on aime, même en cachette. Le père LeBlanc était sans doute au courant, mais faisait semblant de n’en rien savoir.

Ce serait maladroit et injuste envers mes autres professeurs de prétendre que je lui dois tout. Mais une chose est certaine: je lui dois beaucoup. À l’âge ingrat de mon adolescence, pendant les sept ans que j’ai passés comme étudiant au Collège de Bathurst, il m’a formé non seulement sur le plan strictement des études, mais également sur celui du caractère en me forçant gentiment, mais fermement, à accepter des responsabilités importantes au moment où j’entreprenais au plus profond de moi un combat titanesque pour vaincre ma timidité. Jamais il ne nous parlait de morale, de péché ou de son engagement religieux. Il avait consacré sa vie à Dieu, mais c’était aussi un être humain et dans ses rapports avec nous, c’était cet aspect-là qu’il privilégiait. N’eût été la soutane, dont le port lui était obligatoire, ou la célébration de la messe tous les matins dans une des alcôves de la grande chapelle, on n’aurait jamais deviné que c’était un prêtre. Et pourtant, c’en était un, avec toute la dévotion, la piété et la fidélité requises par cet état.

Tout ce qu’il a accompli, il l’a fait sans jamais chercher à se placer sous les projecteurs. Si on veut savoir ce que signifie le mot abnégation, on n’a qu’à se tourner vers lui et on a une bonne chance de le découvrir.

Lorsqu’un jour j’ai entendu Serge Lama interpréter Mon ami, mon maître, je me suis dit que j’aurais bien aimé écrire cette chanson et que si je l’avais fait, peu d’autres que Maurice n’aurait pu me l’inspirer (eh oui, notre amitié était suffisamment profonde pour que j’en vienne à l’appeler par son «p’tit nom» et à le tutoyer sans lui manquer de respect). «C’est mon ami et c’est mon maître / C’est mon maître et c’est mon ami / Dès que je l’ai vu apparaître / J’ai tout de suite su que c’était lui / Lui qui allait m’apprendre à être / Ce que modestement je suis», d’écrire et de chanter Serge Lama sur une musique d’Yves Gilbert.

Quelques années plus tard, nous nous sommes retrouvés dans un spectacle présenté à Tracadie à l’occasion de notre Fête nationale. Il en faisait lui aussi partie, venu de son lointain Pubnico avec la chorale qu’il y dirigeait depuis plusieurs années. J’avais alors saisi la balle au bond pour lui faire ce que je souhaitais depuis longtemps, soit lui manifester publiquement ma reconnaissance. Il était assis juste devant moi, dans la première rangée, et je lui avais fait, précédée d’une présentation à l’avenant, la surprise d’interpréter cette chanson en le regardant droit dans les yeux.

À toi, Maurice, qui aimais beaucoup voyager et qui l’avais fait plus souvent qu’à ton tour, je voudrais dire que je suis avec toi de cœur, d’âme et d’esprit dans cet ultime voyage à sens unique que tu viens d’entreprendre. Si le paradis existe, tu y occuperas certainement une place de choix. Peut-être pas à la droite de Dieu, mais quelque chose me dit que ça ne doit pas être très loin… Bon voyage, mon ami, mon maître.

Calixte Duguay
Bathurst