Le féminisme malcommode et les gouvernements

Il y a 10 ans au cours des derniers jours, le Conseil consultatif sur la condition de la femme du Nouveau-Brunswick était aboli. Parce que j’étais alors la directrice du Conseil, des gens m’ont suggéré que je devrais écrire l’histoire du Conseil. Bien d’accord que quelqu’une devrait l’écrire l’histoire du conseil, mais est-ce que j’ai la gueule d’une historienne, est-ce que j’ai fini de gueuler? En tout cas, j’étais occupé autrement.

Mais là je vais parler d’histoire.

Le Conseil, créé 35 ans plus tôt par Richard Hatfield, a été aboli par un nouveau gouvernement qui avait publié dans sa plateforme qu’il s’engageait à «participer activement avec le Conseil consultatif sur la condition de la femme». Six mois plus tard, David Alward et son ministre des Finances Blaine Higgs, qui était alors qualifié de tout-puissant, abolissaient le conseil. Dans la semaine qui suivit, les huit femmes élues du côté du gouvernement se disaient fières que leur parti prenne cette action. Rappelons seulement l’envolée bizarre de Dorothy Shephard appuyant l’abolition du Conseil: «Je comprends que cette décision a surpris les femmes. Le changement fait peur et se heurte souvent à de l’opposition. Nellie McClung a rencontré de l’opposition lorsqu’elle a pétitionné pour le droit de vote des femmes canadiennes, mais ce fut un changement bénéfique. Agnes Macphail a rencontré une opposition lorsqu’elle a fait paraître son nom sur le bulletin de vote fédéral. Elle est devenue la première femme élue au Parlement. Ce fut un bon changement…» (traduction libre)

La ministre responsable de la condition féminine, Margaret Blaney, dira qu’en raison des directives du ministre Higgs, elle devait couper soit le militantisme du conseil ou les services aux femmes battues. Admettant ainsi que les femmes n’ont accès qu’à un petit pot, pas au budget global. Et que celles qui vont défendre le militantisme abandonnent les femmes battues.

La réaction spontanée du public a surpris le gouvernement. Les manifestations et les campagnes ont duré des mois. Comme Jody Dallaire écrira dans sa chronique dans l’Acadie Nouvelle, l’abolition du conseil était invraisemblable, comme un épisode de Twilight Zone.

Entretemps, nous au conseil, on avait neuf jours avant notre expulsion des locaux. On sauvait les dossiers qu’on pouvait, envoyait des archives au gouvernement qui s’en fichait et on appréciait le tapage dans la rue. Nous avons tenu comme prévu le lancement du site «Histoire d’elles à la carte», une carte interactive des lieux importants pour l’histoire des femmes au Nouveau-Brunswick, site qui fut aussitôt éteint et qui est perdu à jamais sans doute.

Avant notre expulsion des bureaux fin mars 2011, la dernière présidente publia un message aux femmes. «Il semble que dorénavant, le travail vers l’égalité devra se faire à partir de nos tables de cuisine et entre deux tâches, avec des moyens indignes des enjeux… Exigez que le gouvernement publie régulièrement un rapport indépendant sur la situation des femmes. Sinon, nous n’aurons aucun portrait complet et serons vulnérables à ceux qui veulent nous faire croire que tout est en main parce que le gouvernement s’occupe de quelques dossiers non controversés. Exigez que le gouvernement se soucie de l’impact de leurs initiatives sur l’égalité. Ne tolérez pas un budget, un programme ou une consultation… qui prétend que les différences entre les sexes et les inégalités n’existent pas.»

À la longue, le gouvernement Alward prétendit recréer une nouvelle structure, mais interne, avec un mandat et un statut aussi flou que son nom, «Le Forum de concertation Les voix des femmes». La mise au silence continuait. Le gouvernement s’est sans doute rappelé qu’un remplaçant docile est mieux qu’une chaise vide. Moi je préfère un vide à une fiction, car la fiction a davantage de défenseurs.

Ce forum a enfin été remplacé par Brian Gallant en 2016 par un Conseil avec un vrai cahier de charge et la même indépendance et le même budget que l’ancien conseil. On donne la chance aux coureuses.

Selon les témoignages et les mémoires publiés par les femmes suite à l’abolition du Conseil consultatif, il était surtout apprécié pour ses études d’envergure, ses interventions dans les médias pour remettre les pendules à l’heure et les misogynes à leur place, et son effort d’éducation publique, surtout ses conférences, ses campagnes publicitaires et ses publications. Son «Rapport d’étape», un aperçu statistique d’une centaine de pages publié tous les deux ans sur la situation des femmes, était très apprécié des organismes, des journalistes, et des partis de l’opposition.

Si un organisme féministe fait son boulot, il sera perçu à l’occasion comme malcommode ou tannant. À moins qu’il fasse affaire à un gouvernement et une société féministes!

Dans ses dernières années, les gouvernements et les autres dirigeants du statu quo ont surtout trouvé le conseil tannant quand nous nous sommes insérées dans des débats fiscaux ou économiques. En réponse à la réforme fiscale qu’entamait le gouvernement Shawn Graham en 2008, notre étude commanditée d’une experte en fiscalité de Queen’s, «Et les femmes alors? Analyse sexospécifique du Document de travail sur le régime fiscal du Nouveau-Brunswick», ont dérangé. Dans chaque réunion, chaque entrevue médiatique des ministres, le non-dit était clair, «de quoi le Conseil se mêle? Les questions féministes, c’est la violence, la pauvreté, les services de garde».

C’était la même réaction à chaque fois que nous publions lors des élections, un guide genre «vous voulez mon vote?».

Même la vaste campagne pour l’équité salariale, «Mettez votre fille devant les réalités de la vie: donnez-lui 79% de l’allocation accordée à votre fils» avait ses détracteurs, comme si notre jeu était trop rude, pas assez délicat.

Même les organismes de femmes se font dire de sourire. D’accord pour sourire, si c’est pour mieux montrer les dents.

Rosella Melanson
Fredericton