Pour des états généraux sur les sciences humaines et sociales en Acadie

En juillet prochain, cela fera 57 ans que la sociologie est présente à l’Université de Moncton. Au-delà de l’histoire
tumultueuse qui marqua ses premières années et dont les générations les plus âgées conservent sans doute un souvenir – heureux ou malheureux -, sa contribution au rayonnement de l’institution comme à l’analyse de l’Acadie contemporaine aura été, quoi qu’on en pense, inestimable.

Pourtant, au fil des ans, cette discipline a été peu à peu privée des ressources qui lui étaient nécessaires de sorte qu’elle se trouve aujourd’hui dans un état plutôt précaire. Rappelons rapidement que dans les dernières années, elle a perdu cinq postes permanents, et que depuis un an, un poste permanent a été transféré à une autre unité. Pour ce qui est de l’année prochaine, un autre poste permanent ne sera remplacé que temporairement de sorte que le secteur ne disposera plus que d’un poste permanent, d’un poste temporaire et d’une chaire de recherche. Ces ressources rendent ainsi difficiles les obligations de ce secteur quant aux programmes qu’il dispense. On ne peut ignorer non plus le fait que le corps étudiant est le premier à pâtir de cette situation puisque l’offre de cours ne cesse d’être réduite.

L’état de la sociologie n’est pas unique dans la mesure où la condition qui est faite aux sciences humaines et sociales à l’Université de Moncton est tout aussi préoccupante puisque les disciplines dites professionnelles prédominent très largement et non sans altérer la mission scientifique et culturelle qu’elle s’est donnée.

Il est possible de prendre la mesure de ce problème en procédant à un examen de tous les diplômes octroyés par l’institution pour l’année académique 2019-2020 selon les types de disciplines de sorte que l’on peut mettre en évidence, et en coupe synchronique, le profil général de la formation universitaire dispensée à l’Université de Moncton.

Les données relatives à l’Université de Moncton (Campus de Moncton) pour l’année 2019-2020 telles qu’elles paraissent dans le Cahier spécial publié par L’Acadie Nouvelle dans son édition du 29 juin 2020 le montrent bien. Pour tous les cycles confondus, et sur un total de 820 diplômes attribués, 708 le sont par les disciplines dites professionnelles, soit 86,3% du total des diplômes délivrés, et 112 par toutes les sciences fondamentales et les sciences humaines et sociales soit 13,6% du total des diplômes. Pour ce qui est des sciences humaines et sociales, elles ne représentent que 5,12% de la totalité des diplômes attribués – ce qui est, on en conviendra, plus que dérisoire.

Comprendre la place assignée à l’Université de Moncton aux disciplines fondamentales et à celle qu’occupent les sciences humaines et sociales requiert de prendre un peu de champ avec ces données en évoquant deux ordres de choses susceptibles de l’expliquer: a) – la situation de l’institution universitaire en Occident et les mutations profondes qu’elles a connues dans les dernières décennies et qui ont profondément corrodé l’«idée» même d’université; b) – la place des sciences humaines et sociales à l’Université de Moncton, mais aussi en son amont, et donc dans l’ensemble du système d’éducation francophone au Nouveau-Brunswick.

Pour ce qui est de la situation de l’institution universitaire en Occident, les analyses soulignent le fait qu’elle est désormais sous la coupe d’un modèle entrepreneurial induit par l’État néolibéral lequel se dessine dès le début des années 1990 et qui s’est traduit par son désengagement dans le domaine de l’éducation postsecondaire. Privée de son financement nécessaire, et afin d’assurer sa «survie», l’institution s’est «capitalisée» entraînant des transformations significatives de son régime de fonctionnement avec les conséquences suivantes: suradministration, financiarisation des savoirs, marchandisation de la recherche, clientélisme et altération de la fonction professorale.

Il est évident que l’Université de Moncton n’a pas échappé à ces transformations lesquelles se traduisent aujourd’hui par la prépondérance des disciplines dites professionnelles aux dépens des disciplines fondamentales en général et des sciences humaines et sociales en particulier.

Mais qu’en est-il à présent de l’autre facteur à prendre en considération et qui jette une autre lumière sur la minorisation des sciences humaines et sociales à l’Université de Moncton?

Lorsqu’on examine le système d’éducation francophone au Nouveau-Brunswick, on constate l’absence d’un enseignement en sciences humaines et sociales – ce qui n’est pas le cas du système d’éducation anglophone. Une telle absence affecte grandement la socialisation scolaire en amont du système universitaire, car elle prive ainsi la population étudiante de connaissances qui lui permettraient non seulement d’acquérir une culture intellectuelle et scientifique beaucoup plus étendue, mais qui auraient certainement pour effet de déterminer aussi d’autres choix lorsque vient le temps de s’inscrire à l’université. De plus, loin d’être strictement scolaire, instaurer un tel enseignement aurait aussi une vocation civique et politique.

À toute future réforme des programmes, on devrait donc y arrimer un projet de revalorisation des sciences fondamentales, et tout particulièrement des sciences humaines et sociales puisque celles-ci comme celles-là jouent un rôle central dans toute formation universitaire digne de ce nom.

Pour ce faire, il faudrait organiser des états généraux sur les sciences humaines et sociales en Acadie qui réuniraient l’ensemble des intervenants du monde de l’éducation – universitaires et extra-universitaires – et qui feraient le point sur l’état de ces sciences en identifiant tous les moyens possibles permettant de penser un nouveau cursus qui leur donnerait enfin toute la place qui leur revient.

De tels états généraux auraient des retombées considérables pour l’ensemble du système d’éducation en Acadie en modifiant en profondeur les dynamiques d’apprentissage ainsi que le cursus scolaire – non seulement en amont de l’Université de Moncton, mais aussi en son sein.

L’on voit bien toute l’importance qu’il y a à redonner aux sciences humaines et sociales toute la place qu’il leur revient. De cette façon, l’Université de Moncton pourra poursuivre sa mission intellectuelle et scientifique et demeurer le foyer culturel qu’elle a toujours été depuis sa création.

Mourad Ali-Khodja
Sociologue