Viser l’équité fiscale n’a rien de radical en soi

Monsieur le Premier ministre, depuis des décennies, le gouvernement du Nouveau-Brunswick échoue à financer les universités publiques de la province de manière adéquate, et répond aux organismes critiquant leur sous-financement en blâmant le manque de fonds publics.

L’argent n’est pas là, nous dit-on. Si les fonds étaient disponibles, le gouvernement provincial serait donc en position de mieux soutenir nos universités publiques, et de là, récolter les bénéfices généralisés d’une population plus éduquée.

Par souci d’épargner une population dont le revenu moyen est déjà parmi les plus faibles au pays, en partie en raison de la nature souvent temporaire du travail, il semble logique de chercher ces revenus du côté des grandes entreprises.

S’il nous faut faire face à la relance de notre économie à la suite de la pandémie sans mettre en péril les services publics dont la population a besoin plus que jamais, le problème de l’évasion fiscale et de l’évitement fiscal mérite d’être traité avec rigueur.

Ici un constat s’impose: la mainmise du groupe Irving sur plusieurs secteurs de l’économie de notre province – sans parler de l’opinion publique – rendra la tâche complexe, et sûrement impopulaire dans certains lieux ou certaines régions qui en dépendent économiquement.

Ceci dit, impossible de parler d’évitement fiscal au Nouveau-Brunswick sans mentionner le groupe Irving. Comme vous l’avez dit lors de la dernière élection, votre équipe reconnaît l’importance de prendre «des décisions difficiles de façon équitable pour faire avancer notre province». Que celle-ci soit l’une d’elles.

La dette étudiante moyenne à la fin du baccalauréat au Nouveau-Brunswick se chiffrait à 39 000$ en 2020, d’après Statistique Canada.

C’est-à-dire que 64% de nos diplômés ont une dette d’études et que parmi eux 72% doivent plus de 25 000$ à l’obtention de leur diplôme.

Ce fardeau complique l’atteinte de la stabilité financière et repousse des étapes importantes comme l’achat d’un domicile ou la création d’une entreprise. C’est encore quand l’option de rester dans la province est viable à court terme.

Viser l’équité fiscale n’a rien de radical en soi; ça n’implique pas d’augmenter les impôts, seulement que les règles du jeu doivent être les mêmes pour tout le monde. En 2004, la compagnie avait déjà évité de payer plus de 140 millions$ en impôt au Canada. La valeur combinée des compagnies détenues par le groupe est estimée à 10 milliards$. Tout ça à partir de profits largement issus d’opérations ici même, au Nouveau-Brunswick.

Récemment, les directions de nos quatre universités publiques ont demandé une aide financière d’urgence pour contrer les effets immédiats de la pandémie de COVID-19. On parle d’un peu plus de 10 millions $ répartis entre quatre établissements; cette demande a été refusée. Au budget présenté plus tôt en mars, on leur accorde environ 1% de plus à leur subvention, pour faire face à des coûts qui augmentent déjà de 3% par année en moyenne, sans l’impact de la COVID-19.

Le gouvernement leur dit essentiellement d’aller chercher davantage dans les poches des étudiants et de leurs familles.

Quel impact ce refus va-t-il avoir à plus grande échelle et à plus long terme? Encore une fois, comment l’estimer? Une fois qu’il sera mesurable il sera déjà trop tard pour renverser la vapeur.

Voilà qui contraste avec l’empressement du gouvernement à appuyer Irving Oil dans l’augmentation de sa marge de profit, qui plus est en vendant des énergies non-renouvelables auxquelles une bonne part de la population est essentiellement dépendante.

Tout ça en sachant que ces profits auront tôt fait de s’envoler dans les paradis fiscaux, pour réserver leurs dividendes à un petit groupe privilégié.

Je vous invite donc à réfléchir à laquelle de ces deux options est la plus porteuse d’avenir pour le Nouveau-Brunswick: fermer les yeux sur l’évitement fiscal d’une compagnie qui réalise des millions de dollars annuellement en profits sans contribuer sa juste part à la province ou investir dans nos universités publiques pour donner à notre jeunesse les moyens de rester dans notre province et de contribuer à la croissance – et la diversification – de son économie.

Alex Arseneau
Président
Fédération des étudiantes et des étudiants du Campus universitaire de Moncton