Qui sera la prochaine Université Laurentienne?

Le 1er février 2021, le recteur et vice-chancelier de l’Université Laurentienne annonce le recours à une demande pour une protection contre les créanciers en vertu de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) en invoquant l’insolvabilité. Un processus de restructuration et de médiation avec les créanciers est entamé à huis clos et le lundi 12 avril 2021, 110 membres de l’Association des professeures et professeurs de l’Université Laurentienne (APPUL) sont licenciés et 69 programmes sont abolis.

L’arrivée de cette crise n’est pas spontanée. Il existait des signes avant-coureurs cruciaux, dont le sous-financement chronique des universités de l’Ontario.

Au Nouveau-Brunswick, une grave erreur faite en ce qui a trait au financement des universités, est la croyance que les fonds destinés aux universités sont suffisants.

Une deuxième cause de la situation dans laquelle se trouve l’Université Laurentienne est l’absence du principe de collégialité dans la prise d’importantes décisions financières au cours de la dernière décennie. La tendance des universités à vouloir fonctionner selon un mode de gestion du style corporatif ne peut pas s’appliquer aux universités publiques et la situation plus que fâcheuse dans laquelle se trouve l’Université Laurentienne en est un exemple flagrant.

La collégialité, au sens de la transparence et de l’ouverture, est un principe fondamental sur lequel repose la gouvernance universitaire, rendant ainsi possible la reddition de comptes.

De plus, tel que l’a récemment déclaré la présidente de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université, Brenda Austin-Smith, «la permanence, la gouvernance collégiale et la clause de nécessité financière sont d’une importance capitale pour la protection de la liberté académique, qui protège à son tour la qualité de l’enseignement et de la recherche. Ces principes sont essentiels à la structure universitaire, mais n’existent pas dans le cadre des procédures en vertu de la LACC.»

La Fédération des associations de professeures et professeurs d’université fait également valoir depuis longtemps au gouvernement du Nouveau-Brunswick que les universités publiques, l’éducation et la recherche auxquelles elles s’adonnent ne doivent pas être perçues comme un luxe privé que l’on se paie seulement lorsque tout va bien; elles sont un bien public, composantes essentielles d’une société moderne, libre et démocratique, et le moteur d’une économie forte et résiliente.

La fédération est également sensible aux préjudices et aux dommages irréversibles envers les communautés francophones de partout au pays que la décision de règlement de la situation à l’Université Laurentienne engendre.

Évaluer la pertinence d’une institution et de programmes d’études desservant une communauté linguistique en situation de minorité en ne retenant que des indicateurs financiers constitue bel et bien une forme de discrimination. Il demeure impératif de tenir compte de l’accessibilité à une éducation universitaire de qualité pour les communautés francophones; il s’agit d’un enjeu qui dépasse le monde de l’éducation au sens strict.

L’Université Laurentienne a joué un rôle de moteur de développement culturel et identitaire central pour la communauté franco-ontarienne à partir des années 1960. Nous devons tenir compte de ces contributions sociales et communautaires, qui dépassent la stricte comptabilité. Le Nouveau-Brunswick compose, comme l’Ontario, avec une réalité universitaire reflétant la réalité linguistique de son tissu social. Il est impératif d’en tenir compte.

Bien que nous reconnaissons et appuyons entièrement l’aide qui est actuellement accordée à nos étudiantes et étudiants sous forme d’allégement des droits de scolarité, ces programmes ne nous aident pas à récupérer tout ce qui a été perdu au cours des 30 dernières années en matière de coûts d’exploitation universitaires.

De plus, le recours constant à l’augmentation des droits de scolarité n’est pas soutenable, ni pour le corps étudiant ni pour les parents. Il est donc primordial, à bien des égards, que les subventions d’exploitation octroyées aux universités soient prévisibles, qu’elles suivent l’inflation et qu’elles soient entièrement utilisées pour renforcer la mission et les programmes des universités publiques au Nouveau-Brunswick.

Va-t-il falloir arriver à une situation de crise pour nous faire comprendre et prendre au sérieux?

Hector Guy Adégbidi
Président
Fédération des associations de professeures et professeurs d’université du N.-B.