Piétonisation et bénéfices pour la santé

Avec l’arrivée de températures plus clémentes, il est à se demander si la ville de Moncton récidivera à l’été 2021 avec la piétonisation de la rue Main.

En 2020, le sujet avait amené maintes objections: les commerçants craignaient un accès limité aux commerces et une baisse d’achalandage si l’on interdisait la circulation des automobiles sur l’artère principale. Rappelons que c’est 40% de la surface du centre-ville qui est destiné au rangement de voitures. D’autres accueillaient plutôt favorablement le projet en pointant les effets bénéfiques de profiter des espaces extérieurs tout en pouvant garder la distanciation physique possible et répondre aux règles sanitaires. Deux professeurs de l’Université de Montréal en morphologie urbaine et en développement urbain affirmaient alors que la rue Main entre Botsford et Church était assez dense pour qu’un tel projet puisse fonctionner, mais qu’il fallait tout d’abord attirer la population en transport actif et en transport en commun. Une forme hybride du projet avait finalement été mise en place en permettant l’accès aux véhicules d’est en ouest entre Botsford et Lutz avec une voie cyclable tout en gardant le reste de l’espace disponible pour les cyclistes, les piétons et les terrasses de restaurants.

Il ne fait aucun doute qu’avec la pandémie, les villes auront l’obligation dans le futur de repenser l’urbanisation et d’améliorer leur résilience dans un contexte de santé et bien-être en lien avec l’environnement bâti. De nombreuses actions peuvent être mises de l’avant afin de répondre à des besoins sanitaires lorsque la densité de la population oblige les contacts étroits des citoyens. Dans ce cas-ci la piétonisation des artères principales est l’une des solutions immédiates pouvant être mise en place rapidement et qui plus est, s’inscrit dans l’élaboration d’un réseau de transport durable en favorisant le déplacement actif de la population. Après une longue période où les restrictions sanitaires de santé publique ont mis la vie de la population sur pause, cette initiative pourrait avoir de nombreux bénéfices et devrait être bien accueillie par la population. Cela pourrait amener les citoyens à revisiter leur méthode de déplacement en priorisant le transport actif, augmenter le niveau d’activité physique quotidien en plus de contrôler la pollution extérieure amenée par la circulation des voitures.

Outre les préoccupations d’ordre économique qui avait été soulevés par la population de commerçants de la rue Main il y a bientôt un an, les bienfaits pour la santé de la venue d’une rue piétonnière à Moncton avaient peu été recensés et ce projet demeure néanmoins une opportunité en or d’incorporer de l’activité physique dans la vie de tous les jours. Il est en effet démontré que les modes de transport actif sont bénéfiques pour la santé.

Les facteurs environnementaux jouent bien sûr un rôle important dans l’utilisation de la marche ou du vélo comme moyen de transport. Entre autres des pistes cyclables séparées du trafic, une augmentation de la densité de la population, de courtes distances à parcourir qui favorisent l’utilisation d’un transport actif. Même s’il n’est pas envisageable pour tous de se déplacer à pied ou à vélo étant donné la distance à parcourir entre la maison et le travail, il est possible d’utiliser un mode de transport mixte. Effectuer le dernier kilomètre à pied en stationnant la voiture plus loin est une stratégie envisageable et facile à mettre en place pour augmenter son niveau d’activité physique et en retirer des bénéfices pour sa santé, que ce soit physique ou mental, et c’est précisément ce qu’une rue piétonnière pourrait permettre d’atteindre. Les études sont d’ailleurs claires à ce sujet: intégrer des activités physiques qu’elles soient d’intensité légère ou modérées dans notre routine quotidienne est suffisant pour que l’on puisse profiter des bénéfices de l’activité physique sur la santé.

Il était noté que le niveau d’activité physique et le temps sédentaire peuvent être combinés différemment selon le niveau d’activité physique de la personne pour réduire le risque de mort prématurée. En effet, cumuler 30 à 40 minutes d’APMV par jour était suffisant pour atténuer l’association entre le temps sédentaire et le risque de mort prématurée. Cependant, selon le dernier portrait de la santé des populations de 2016 du Conseil de Santé du Nouveau-Brunswick, c’est 49,2% des Néo-Brunswickois qui étaient modérément actifs ou actifs à chaque jour selon le niveau d’activité physique auto déclaré.

Étant donné que c’est une majorité de la population qui n’est pas physiquement active, les effets néfastes pour la santé de la sédentarité sont omniprésents et peuvent être associés à un plus haut risque de mort prématurée. Avec un projet tel que la piétonisation de la rue Main, on pourrait permettre d’ajouter aussi peu que 10 à 15 minutes de marche par jour, permettant une accumulation de 75 minutes d’activité physique supplémentaire par semaine et réduire ainsi le temps sédentaire qui est plus néfaste chez les personnes peu actives et leur permettre de retirer les bénéfices de la santé associés à une pratique d’activité physique. En garant sa voiture un peu plus loin et en marchant une centaine de mètres pour aller chercher un café ou un dîner, la population qui fréquente le centre-ville pourrait réussir à atteindre une bonne proportion de ce qui est recommandé en termes d’activité physique, et ce sans même avoir à y penser.

Pour terminer, nous n’avons pas besoin de regarder bien loin pour trouver un modèle qui a eu du succès. Rappelons que la ville de Saint-Jean, à Terre-Neuve, avait mis un tel projet de l’avant à l’été 2020 en piétonnisant la rue Water dans son centre-ville. Le projet avait tout d’abord apporté des réticences dans la population. Pas plus qu’une semaine plus tard, des commerçants affirmaient avoir vu une augmentation dans l’achalandage des commerces en plus de constater que les clients étaient heureux de pouvoir passer du temps à l’extérieur et que c’était bienvenu suivant un printemps où les restrictions liées à la COVID-19 avaient restreints les déplacements de chacun. Le projet avait alors été rapporté comme un franc succès par politiciens et résidents et une grande majorité espéraient que l’initiative continuerait dans les années futures. Il a d’ailleurs été annoncé que le projet retournerait pour l’été 2021 en élargissant la zone piétonnière pour inclure la rue Duckworth, puisque les commerçants sentaient qu’ils manquaient une opportunité.

La piétonisation de la rue Main pourrait elle aussi être un succès, autant pour les commerçants que pour la population, encore faut-il l’essayer et laisser le projet aller de l’avant avant de lui lancer la première pierre. Non seulement, notre ville en retirera des bénéfices pour la santé, mais aussi pour l’environnement et qui sait, peut-être économiquement.

Annie-Pier Fortin, MSc
Membre du CA de l’Association de Kinésiologie du N.-B.

Grant Handrigan, PhD
Professeur agrégé, École de Kinésiologie et Loisir, U de M
Directeur, Centre de Recherche en Kinésiologie et Loisirs et Vie Saine