Suivant la polémique récente sur la protection de la langue française au Québec, l’annulation de la rencontre entre le chef bloquiste et la SANB par cette dernière et l’excellent article de Rino Morin Rossignol sur le même sujet, j’aimerais partager mon expérience personnelle lors de ma résidence dans la province voisine pendant une période de 20 ans.

Précisons que je n’appuie pas le concept séparatiste et c’est la raison pour laquelle j’ai quitté le Québec, suivant le référendum de 1995, puisque j’avais entendu Jacques Parizeau dire en réponse à un journaliste que si le Québec votait «non«, il y aurait un autre référendum, et un autre, et un autre…

Lors de la promulgation de la Loi 101, je travaillais pour une grosse compagnie minière au Québec, qui devenait donc assujettie aux règles de la nouvelle loi. J’avais dans mon département une section appelée «Normes, Procédures et Catalogues». Toutes ces fonctions, effectuées dans la langue anglaise, devaient nécessairement être traduites en français selon la nouvelle loi. La section «Catalogues» à elle seule comprenait environ 60 000 articles, ce qui en faisait un projet colossal. On a réussi à le réaliser! Mais suivant la distribution des catalogues de pièces, alors que je visitais un atelier de réparation mécanique, et sachant que j’étais impliqué dans ce brouhaha, un employé a lancé d’une voix forte: «Voudrais-tu me commander un coussinet à billes, un boulon, un écrou et une rondelle?» Et tout l’atelier éclata d’un rire sarcastique. Je n’ai pu que sourire.

Plusieurs années plus tard, je prenais ma retraite. Je visitais ce même atelier pour dire au revoir à mes amis que je quittais. J’écoutais parler les employés au travail et j’étais épaté de constater que «coussinet, boulon, écrou et rondelle» faisaient maintenant partie de la langue courante de travail. Sans gêne, sans sourire, mais tout à fait de façon normale.

Une réussite de la Loi 101!

Ce qui me donne à réfléchir suivant cette expérience vécue, c’est le parallèle du résultat de la Loi 101 au Québec et la situation en Acadie face à la domination anglaise. Peu à peu, sa langue et sa culture ont pris le dessus au point où certains, au nom de famille bien français, n’en connaissent pas la langue et n’y semblent pas intéressés. Par exemple, l’épouse de mon fils, d’un nom acadien, est unilingue anglaise. Donc, mes petits-fils sont unilingues anglais, mes deux arrières-petits-fils seront unilingues anglais. Ainsi que toute ma descendance, car j’ai un fils unique et tous demeurent maintenant dans une province anglaise. Avec le temps, leur nom «Dugas» sera sûrement prononcé «Dougasse».

Je dois tristement en faire mon deuil comme d’autres qui se sont battus avec acharnement pour la conservation de leur langue et qui voient aujourd’hui leur progéniture s’angliciser. Prédestination de notre peuple?

J’ai 86 ans, et je me souviens qu’au cours de mes premières années d’école en Acadie, il y a 80 ans, le gouvernement du Nouveau-Brunswick ne fournissait que des livres en anglais. Pouvez-vous imaginer qu’un jeune unilingue français puisse se démêler avec un devoir d’arithmétique écrit dans une langue étrangère. Oh, il y avait bien une façon; c’était, au grand plaisir des anglos, d’apprendre cette langue et pour certains, de l’adopter pour communiquer couramment.

Un grand succès pour eux sans l’aide d’une Loi 101! Heureusement, il y avait la Société St-Jean-Baptiste du Québec qui nous venait en aide en nous fournissant quelques livres en français.

Aujourd’hui, doit-on oublier cette main tendue et tourner le dos à nos alliés de la francophonie sous prétexte qu’on n’est pas d’accord avec leurs options politiques?

Espérons que la SANB saura tirer une leçon de son erreur et continuera à exercer ses bons offices pour l’émancipation et la protection de notre culture, même si elle doit accepter l’aide de membres de la Francophonie, car la sauvegarde de la langue n’a pas de couleur politique.

Sylvio Dugas
Kedgwick

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