Raymond Guy LeBlanc était le Gaston Miron de l’Acadie, un de ces hommes providentiels qui se fait connaître dans une situation délicate ou désespérée, un de ces prophètes de la parole qui incarne les aspirations d’un peuple et qui concrétise en des vers inoubliables ce qu’il est et ce qu’il peut devenir.

Il a publié le plus important recueil de la «renaissance acadienne» des années soixante-dix. À la différence des recueils antérieurs, il ne s’agissait plus de jérémiades sur la Déportation ou d’envolées lyriques sur l’apostolat catholique de l’Acadie, mais de démasquer les préjugés et les impostures, de décrire un peuple bafoué, ignoré et relégué dans les marges de la société. De Cri de terre (1972), nous retenons l’urgence de dire, de dénoncer une situation, d’affirmer que les Acadiens sont là, qu’ils existent et qu’ils « réclament leurs droits / leur terre leur gagne-pain ».

Après des années d’actions syndicales et sociales afin d’amener les gens à prendre conscience du fait que certaines choses devaient changer non seulement en Acadie, mais ailleurs dans le monde, après avoir préparé «la victoricitente déferlementation de la mouvague» qui devait tout emporter de l’Ancien monde sclérosé, Raymond Guy LeBlanc développe une poésie plus intimiste où l’amour de la femme se confond avec l’amour du pays. Son deuxième recueil Chants d’amour et d’espoir (1988) affirme aussi ce qu’il y a d’humain dans chacun de nous, ce qu’il y a d’universel dans chacun de nous. Si au début il fallait se battre, maintenant que les Acadiens occupent leur territoire, il faut travailler à guérir la planète et «briser l’isolement / Avec les mots de tous les jours comme une poignée de main».

Dans la poésie de LeBlanc, il y a toujours eu progression, de l’individu au couple au groupe, et une réflexion approfondie sur le sort individuel, sur le sort du couple et sur le sort collectif, imbriqués les uns aux autres. Comme il l’exprime dans le recueil La mer en feu (1993): «Toi et moi nous deux et les autres / Il nous faudra un projet pour vivre ici». De l’aliénation à la libération à la responsabilité envers autrui et envers le monde, sa poésie s’édifie au fil des décennies et aboutit à l’anthologie Archives de la présence (2005) qui lui vaudra d’être lauréat du prix France-Acadie et du prix Éloizes en littérature.

Comme le rappelle Gaston Miron: «les poètes de ce temps montent la garde du monde». LeBlanc s’est toujours rangé du côté des persécutés, des faibles, quelle que soit la distance géographique, par solidarité, «pour écouter les hommes» de sorte «Qu’un homme doit rester debout / Et ne s’endormir qu’au soleil levant». Il est de ceux qui appellent au changement, à la lucidité et à l’éveil, car «Nous sommes les seuls à vivre notre avenir».

Son plus récent recueil s’intitule Empreintes (2011), mais ce ne sera certainement pas le dernier, car LeBlanc ne cessait de participer à des soirées de poésie, de prendre des notes et d’écrire des vers que nous attendons avec impatience de pouvoir lire.

Raymond Guy LeBlanc est décédé, mais la lumière ne se fait que sur les tombes. Nous étions peut-être trop habitués à sa présence, que nous tenions pour acquise, et c’est en remarquant l’immense vide qu’il laisse derrière lui que nous prenons conscience de son importance.

Le 28 octobre dernier, la poésie acadienne était en deuil. Toutefois, l’idée que Raymond Guy LeBlanc est mort à jamais est invraisemblable. Il revit dans ses poèmes et sa voix continuera à résonner pour tous ceux qui ouvrent ses recueils, se penchent sur ces vers, aiment la poésie et croient en l’Acadie et en un monde régénéré qui refuse de s’endormir dans la peur et l’inégalité, de sorte que «demain la terre reprendra le ciel».

Robert Viau
Université du Nouveau-Brunswick

logo-an

private

Vous utilisez un navigateur configuré en mode privé ou en mode incognito.

Pour continuer à lire des articles dans ce mode, connectez-vous à votre compte Acadie Nouvelle.

Vous n’êtes pas membre de l’Acadie Nouvelle?
Devenez membre maintenant

Retour à la page d’accueil de l’Acadie Nouvelle