La campagne de terreur de Vladimir Poutine contre l’Ukraine a fait tomber le rideau sur le régime énergétique étroitement intégré, fragile et destructeur qui alimente le monde industrialisé. Ce régime constitue une menace immédiate pour la survie du peuple ukrainien, et pour la survie à plus long terme de la civilisation elle-même. Le pouvoir mortel de la troïka du pétrole, du gaz et de l’énergie nucléaire se déploie sous nos yeux alors que l’Ukraine paie le prix d’un chemin que tous nos pays ont forgé.

L’énergie est une source de puissance de deux types: celle qui permet d’allumer les lumières, de chauffer les maisons et de faire tourner les moteurs, et celle qui fait avancer la politique. S’il existe de nombreuses options pour fournir les services énergétiques dont nous avons tous besoin, seules certaines d’entre elles créent des pétroglyphes autoritaires, des sociétés transnationales dont le budget est supérieur à celui de nombreuses nations et des oligarques milliardaires. Seules certaines financent des guerres et infligent des injustices flagrantes à ceux qui se trouvent sur le chemin des plates-formes et des pipelines. Seules certaines émettent des polluants qui tuent des millions de personnes chaque année. Certains seulement créent des déchets mortels qui persisteront plus longtemps dans le futur que les humains n’ont marché sur cette Terre. Certains seulement transforment un missile conventionnel en bombe nucléaire. Certains seulement détruisent le climat qui rend la Terre vivable.

Toutes ces menaces existentielles sont associées aux réseaux mondiaux de pouvoir politique et économique construits par les sociétés énergétiques transnationales. La politique énergétique a longtemps été dominée par des «triangles de fer» composés d’intérêts commerciaux dans le domaine de l’énergie, de bureaucrates orientés vers les «clients» et de politiciens captifs. Qu’il s’agisse des pétrodollars transnationaux de Putin, du raccordement de l’Europe occidentale à la Russie ou des centrales nucléaires qui parsèment le paysage européen, des gouvernements et des pays entiers se sont empêtrés dans un système dangereux et fragile qui menace désormais la sécurité mondiale.

Le résultat inévitable est un monde sur le fil du rasoir.

En pleine campagne de terreur financée par le pétrole russe, l’organisme international de recherche sur le climat a publié son dernier rapport qui documente notre descente collective dans l’enfer climatique. Le secrétaire général des Nations unies, M. Guterres, a qualifié le rapport d’«atlas de la souffrance humaine et d’accusation accablante de l’échec du leadership climatique.»

C’est là qu’intervient l’industrie nucléaire. Après avoir langui pendant des décennies dans les pays occidentaux en raison d’un passif insoluble et d’une crise de légitimité après avoir échappé de justesse aux catastrophes de Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, des intérêts nucléaires opportunistes ont profité de l’urgence climatique pour se présenter comme la solution énergétique «propre». Ce mensonge a maintenant été exposé en Ukraine. Chaque réacteur nucléaire et chaque site de stockage de déchets nucléaires est une bombe nucléaire potentielle, sans l’explosion ni la boule de feu. Tout ce que Poutine doit faire pour causer des ravages radioactifs en Europe, c’est de viser une ou deux installations nucléaires avec des missiles conventionnels. Les réactions nucléaires incontrôlées et les courants éoliens feront le reste.

Pourtant, le plan d’action climatique du gouvernement libéral prévoit de verser des centaines de millions de dollars à une industrie qui construirait des centrales nucléaires modulaires à exporter dans le monde entier, chacune d’entre elles étant une cible pour un despote ou un terroriste. Tout cela est exposé dans le «Plan d’action SMR» fédéral que l’industrie nucléaire a aidé à rédiger, avec un financement déguisé dans l’«Accélérateur net zéro» de 8 milliards de dollars.

Le Nouveau-Brunswick est en lice pour devenir la plaque tournante de la production de ce produit mortel. Des experts nucléaires des États-Unis ont exposé la menace pour la sécurité inhérente à la charge de plutonium – la matière première des bombes nucléaires – que requiert l’un des modèles du Nouveau-Brunswick. Mais même sans détourner ce combustible vers un programme d’armes nucléaires, il suffit que la centrale existe pour être une cible nucléaire.

La catastrophe ukrainienne devrait suffire à stopper net l’expansion du nucléaire. L’échange d’une menace existentielle (la dépendance aux combustibles fossiles) contre une autre (un réseau encore plus étendu de cibles nucléaires) est une trahison insensible et délibérée de la confiance du public par les politiciens qui la permettent.

Tout aussi perverse est la clameur opportuniste des intérêts pétroliers transnationaux investis au Canada et de leurs soutiens politiques pour étendre rapidement la portée pétrolière et gazière du Canada à l’Europe occidentale. La science du climat est on ne peut plus claire: l’industrie des combustibles fossiles doit se réduire rapidement, pas s’étendre. Quelle partie de la catastrophe climatique les politiciens ne comprennent-ils pas?

En juin 1988, le gouvernement canadien a accueilli la première conférence internationale sur le changement climatique, intitulée The Changing Atmosphere: Implications pour la sécurité mondiale. Prophétiquement, le rapport final de la conférence s’ouvrait sur cette déclaration: «L’humanité est en train de mener une expérience involontaire, incontrôlée et généralisée dont les conséquences ultimes pourraient n’être surpassées que par une guerre nucléaire mondiale». Aujourd’hui, le monde est simultanément confronté à un dérèglement climatique et à la menace d’une catastrophe nucléaire.

Heureusement, nous avons les moyens de désescalader sur les deux fronts si nous choisissons de le faire. Chaque pays peut, sans attendre, s’engager dans une transition rapide vers un système d’énergie renouvelable résilient, efficace et contrôlé localement. Cette option existe déjà, elle constitue la source la moins chère de nouvelle énergie, elle est accessible à tous et peut être mise en place rapidement.

Les dirigeants politiques au Canada et à l’étranger ont deux choix devant eux. Ils peuvent aggraver les vulnérabilités nationales et mondiales en matière d’énergie et de sécurité et accélérer la dégradation du climat en construisant davantage de pipelines, en augmentant la production de pétrole et de gaz et en permettant l’expansion de l’industrie nucléaire. Ou ils peuvent travailler à l’élimination de l’énergie en tant qu’arme géopolitique et menace existentielle pour la civilisation. C’est à nous, citoyens, de les tenir responsables du choix qu’ils font.

Janice Harvey, PhD
Professeure adjointe en environnement et société à l’Université St. Thomas, à Fredericton

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