Florine Després, connue autrefois sous le nom de sœur Marie-Lucienne, est décédée dernièrement, à l’âge de 108 ans. Les médias ont souligné les mérites de cette grande musicienne, qui a contribué à la formation musicale de milliers de personnes. Plusieurs lui ont exprimé publiquement leur reconnaissance. On a rappelé qu’elle a remporté de prestigieux trophées et reçu de hautes distinctions. Pour notre part, nous aimerions faire ressortir également l’apport des gens qui ont aidé cette Acadienne exceptionnelle à prendre son essor et atteindre l’excellence.

Une solide formation musicale

Née en 1913 à Cocagne, Florine est la cadette de 13 enfants. Après avoir passé une partie de son enfance aux États-Unis avec ses parents, elle revient au Nouveau-Brunswick à l’âge de sept ans, sous la garde de sa sœur Mélina, qui la place au couvent de Saint-Anselme [1]. La musique est valorisée dans ce couvent où Anna Malenfant a commencé l’apprentissage du chant. Florine y apprend également le piano. Son premier pas vers une carrière en musique est franchi.

À 17 ans, Florine entre au noviciat des religieuses de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur (NDSC) et prend le nom de sœur Marie-Lucienne [2]. Sa congrégation, connue pour son engagement à faire avancer la culture et les arts, lui paie de longues études dans des établissements réputés pour la qualité de leur enseignement de la musique. Au sein de sa communauté, elle côtoie des musiciennes douées, dont sœur Adolphine, ancienne élève, elle aussi, de l’école Vincent d’Indy. C’est d’ailleurs cette religieuse (née Élodie LeBlanc) qui a mis sur pied la chorale dont sœur Lucienne prendra la direction au début des années 1950. Les deux femmes sont des pionnières de l’École de musique des religieuses NDSC.

Des conditions de travail idéales

La congrégation NDSC a toujours fait une large place à la musique. Grâce à son soutien indéfectible, la Chorale du Collège Notre-Dame d’Acadie (NDA) pouvait participer à de nombreux festivals et faire de grandes tournées. Même pour se rendre à Québec, à Montréal ou à Toronto, les choristes n’avaient rien à débourser. Les supérieures trouvaient le moyen de financer le transport de tout le monde en autobus: les 30 à 40 jeunes filles, la directrice et l’accompagnatrice.

Pour une musicienne sans obligations familiales et dégagée des tâches ménagères, diriger une chorale formée surtout de pensionnaires, c’est travailler dans des conditions idéales. Elle peut se consacrer entièrement à la musique et compter sur la disponibilité des chanteuses pour les répétitions.

Au Collège NDA, les belles voix ne manquaient pas. Sœur Lucienne savait les choisir. Son sens de la musicalité, la finesse de son ouïe ainsi que sa personnalité portée au perfectionnisme et à l’attention aux détails, tout la poussait à rechercher l’excellence. Les choristes se pliaient volontiers à ses exigences. Plusieurs d’entre elles étudiaient la musique ou le chant avec des religieuses fort compétentes, dont la contribution à la qualité de la chorale était très importante quoique moins visible. Sans diminuer le mérite qui revient à sœur Lucienne et aux chanteuses, il faut reconnaître aussi l’apport considérable de bien d’autres personnes, y compris celui des talentueuses accompagnatrices.

Des encouragements significatifs

Florine Després est toujours restée très humble. Cependant, les félicitations qui pleuvaient après les prestations de ses chorales constituaient sûrement une forme importante d’encouragement. La communauté NDSC conserve dans ses archives un album rempli de coupures de divers journaux qui rapportent les succès de sœur Lucienne. Les commentaires des juges à l’endroit de la chorale du Collège NDA qui triomphait dans les festivals sont toujours très flatteurs: «délicieuse perfection», «flawless performance», «outstanding success», «agreably varied and of the highest professional polish», «best singing I have ever heard», «the highest mark the adjudicator has ever given a vocal group», «the tone is as finely blended and balanced as humanly possible», «leur chant n’est pas de ce monde».

De tels éloges devaient faire la fierté non seulement de la chorale, de la directrice et de la congrégation, mais aussi du peuple acadien, qui ne comptait pas encore beaucoup de vedettes issues de ses rangs. Déjà, en 1952, quand la Chorale du Collège NDA remporte le trophée Lincoln pour la première fois, Emery LeBlanc, rédacteur en chef de l’Évangéline, invite l’Acadie à en tirer gloire: «[Cela] la classe en tête de toutes les chorales du pays tout entier. Cette reconnaissance de valeur est si formidable qu’on a peine à y croire; après tout, nous ne sommes pas encore habitués à voir les institutions acadiennes devant toutes les autres au Canada.» Il rappelle que, deux ans plus tôt, la Chorale de l’Université Saint-Joseph avait remporté le même trophée. «Ces deux chorales sont composées d’élèves venant de tous les coins de l’Acadie, de sorte que l’Acadie tout entière peut s’enorgueillir de cet honneur», conclut-il.

Souvent, les journaux publiaient des photos des choristes et de sœur Lucienne. Il arrivait aussi qu’ils nomment chaque chanteuse. Tout cela représentait autant d’invitations à se dépasser. «Les succès produisent les succès», disait Chamfort. Quand on fait la fierté de tant de gens, on se doit de rester à la hauteur.

Une contribution durable

En tant que directrice de chorale, sœur Florine gagne son cinquième et dernier trophée Lincoln en 1965. À partir de ce moment, les changements se multiplient: le Collège NDA ferme ses portes, sœur Florine redevient laïque. Désormais, elle laisse à d’autres le soin de diriger des chœurs de chant, mais elle jouera encore longtemps son rôle de professeure dévouée qui forme la relève, principalement à l’Université de Moncton et avec la chorale Les jeunes chanteurs d’Acadie. Jamais elle ne cessera d’incarner le modèle de la musicienne chevronnée qui vise la perfection. Son legs comprend la transmission de sa passion à des gens qui, de différentes façons, font vivre la musique et, dans certains cas, atteignent des sommets.

Les remerciements qu’elle reçoit prennent plusieurs formes: la Faculté des sciences de l’éducation nomme une salle en son honneur; l’Université de Moncton et la Mount Allison University lui décernent un doctorat honorifique; la France l’a fait Chevalier des arts et des lettres. À 105 ans, celle qui s’était distinguée une première fois sur la scène nationale à l’âge de 39 ans récolte encore des félicitations lors du 50e anniversaire du département de musique qu’elle a aidé à fonder à l’Université de Moncton.

Dans un sens, Florine Després est plus qu’une étoile de première grandeur. Elle compose, avec les personnes qui ont contribué à ses réalisations et celles qui suivent ses traces, une brillante constellation acadienne qui continue d’illuminer le firmament.

Simone LeBlanc-Rainville
Lorraine Bourque
Yolande Castonguay-LeBlanc
Moncton

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