Le Canada en entier pourrait faire pire que d’adopter ce que le Bloc québécois a proposé récemment comme un credo pour son parti.

«Nous sommes d’accord d’être en désaccord: nos adversaires ne sont pas nos ennemis. Nous revendiquons le droit d’offusquer, de déplaire, de choquer, de penser autrement et nous reconnaissons à tous le droit de nous offusquer, de nous déplaire, de nous choquer et de penser autrement, sans jamais toutefois tolérer le propos haineux ou l’incitation à la haine.»

Ça va de soi ça, on pourrait penser? Cela allait de soi, plutôt.

Alors que de nos jours, il y a moins de tabous à déterrer et confronter que par le passé, il est soudainement devenu plus difficile de se parler, de débattre de nouvelles questions difficiles. De faire ce qu’une démocratie doit faire, régler ces sujets délicats par des moyens pacifiques et démocratiques. Depuis que le monde est monde, surtout depuis la création de démocraties, les citoyens et souvent les citoyennes ont soulevé des sujets à régler et ont ainsi assuré un cheminement sur certains de ces sujets.

Il y eut un temps assez récent où c’était bien vu d’organiser des réunions ou des débats publics sur les questions les plus controversées et heurtantes. Le droit d’avorter, le droit de préférer les personnes de son sexe, l’expulsion de la religion de la vie publique et de la politique, le droit d’exister en français, l’idée que les femmes valent les hommes dans tous les domaines. C’étaient des événements houleux à l’occasion, mais ça se faisait et sans besoin de services de sécurité. Ça demeure la façon de traiter des questions chaudes, de s’informer et de créer de l’empathie et du changement social.

Le Nouveau-Brunswick n’a pas eu beaucoup de cas de cette nouvelle tendance de refuser le débat, mais cette tendance a certainement jeté un froid ici aussi. Si tu te prononces sur, par exemple, la laïcité, les droits des Palestiniens, les droits des femmes dont celui d’être entre femmes, le ridicule des religions, les droits des personnes transgenres, le concept de l’islamophobie, le sexe versus le genre, la tendance de crier à la phobie ou aux «ismes» pour dénoncer une opinion autre, tu provoqueras peut-être une pluie d’épithètes sur ta tête, plutôt qu’une discussion. Une réunion publique portant sur ces sujets pourrait bien être ‘annulée’ par d’autres que les organisateurs.

L’effet de refroidissement est enclenché et c’est au détriment du public et des causes en jeu. Notons aussi que les activistes visent peu les tribunaux et les médias, des endroits où il y a des protections actives. C’est plutôt l’intimidation dans la sphère publique ou individuelle qui est préférée, et ça marche.

Ces activistes veulent bloquer ces discussions qu’ils ne sauraient entendre. Ils sont les nouvelles brigades anti-blasphèmes, les casseux d’assemblées du peuple. Ils rappellent le totalitaire qui veut contrôler jusqu’à tes pensées, le roi qui exerce son droit de veto. Ils proclament que le débat est clos, avec pour seul argument leurs menaces et leur intérêt particulier.

Non, tout discours qui diffère du nôtre n’est pas une agression. Les nuances, les contre-arguments et le désaccord sont permis, bordel, et ils sont dans l’intérêt public. Précisons à nouveau, mis à part le discours haineux.

Le réflexe de ces activistes vient sans doute d’un ras-le-bol face à l’injustice trop longtemps vécue par leur groupe. Ce qui ne justifie pas de s’en prendre à tous ni de suspendre les mécanismes de la démocratie.

Si seuls les sujets consensuels sont permis, c’est la mort de la citoyenneté. La discussion de nuances et la négociation du vivre ensemble sont nécessaires. Notre société dépend d’un système de coopération, de médiation, de tolérance, et de liberté.

La liberté, comme écrivait Sir Isaiah Berlin, est la liberté. Ce n’est pas l’égalité, l’équité, la justice, la culture, le bonheur ou la conscience tranquille.

Mais la liberté est importante en soi. Si on sacrifie la liberté au profit d’une cause, on risque de porter atteinte aux deux.

Rosella Melanson
Fredericton

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