Réflexion – Le trio parfait

Très peu d’athlètes peuvent se targuer de présenter un trio parfait. Peut-être un sur 10 000, même un sur 100 000. Vous comprendrez alors qu’avec ce ratio, cette perle est très rare au Nouveau-Brunswick. Très rare, certes, mais pas inexistante. Il y en a une et elle se nomme Geneviève Lalonde.

Ce trio parfait en question, ce n’est pas un repas, une frite et une boisson gazeuse que l’on retrouve souvent en promotion dans la restauration rapide. C’est bien meilleur que cela. Et bien plus impressionnant. Car s’il y a bien une recette éprouvée pour créer un athlète d’élite, c’est bien celle qui mélange savamment une bonne dose de talent, une autre de travail acharné et une troisième, nettement moins commune sur les tablettes de nos épiceries du sport, qui est ce désir de ne jamais être totalement satisfait.

Trois ingrédients qui, une fois bien calculés et bien brassés, nous séparent l’élite de l’élite, la crème de la crème, le chocolat belge du chocolat. Au hockey, ça nous a donné Wayne Gretzky. En athlétisme, ça nous permet d’apprécier Usain Bolt. Et, chez nous, Geneviève Lalonde.

D’abord, le talent. Ce n’est assurément pas ce qui manque chez elle. Elle s’est fait remarquer dès son entrée en scène aux Jeux de l’Acadie, en 2003. Elle n’avait que 12 ans. Frêle, encore le visage d’un enfant – un visage qu’elle n’a pas tout à fait perdu, d’ailleurs -, mais quelle coureuse. À cette époque, elle voulait suivre les traces de son grand frère Daniel.

Geneviève Lalonde a gagné la médaille de bronze au 3000 m steeplechase aux Jeux panaméricains de Toronto, cet été. Dans la photo, on la voit, à gauche avec le drapeau canadien, avec les Américaines Ashley Higginson (or, 9m48s12c) et Shalaya Kipp (argent, 9m49s96c). - Gracieuseté: Claus Andersen
Geneviève Lalonde a gagné la médaille de bronze au 3000 m steeplechase aux Jeux panaméricains de Toronto, cet été. Dans la photo, on la voit, à gauche avec le drapeau canadien, avec les Américaines Ashley Higginson (or, 9m48s12c) et Shalaya Kipp (argent, 9m49s96c). – Gracieuseté: Claus Andersen

À ses quatrièmes Jeux de l’Acadie, en 2006, à Campbellton, elle établit trois records, dont deux qui tiennent toujours. Celui du 800 mètres 14-15 ans en 2m20s01c et un autre au 1500 mètres, en 4m45s10c. Pour vous donner une idée de ces exploits, Mélanie Landry, de Kent, a remporté l’or au 800 mètres à Charlottetown, il y a trois mois, en 2m34s76c. C’est 14 secondes de plus. Aussi bien dire une éternité.

Ensuite, la liste des réalisations de Geneviève s’est allongée aussi rapidement qu’elle courrait. Autant sur la scène provinciale que nationale, elle a dominé. Et la voilà aujourd’hui détentrice du record canadien au 3000 mètres steeplechase en plus d’être classée 19e au monde.

Ça prend du talent. Beaucoup de talent.

Mais ce n’est pas tout. Il faut y associer le travail. Combien de fois avons-nous vu de si beaux diamants bruts gaspillés parce que l’athlète en question ne se fiait que sur son talent? À un certain niveau, ça suffit pour sauver les meubles. Mais quand vient le temps de se mesurer à des adversaires coriaces à travers le pays ou dans le monde, c’est impossible de se démarquer si tu ne mets pas la priorité au travail.

Et ça, Geneviève l’a compris depuis ses débuts dans la course. Après son triplé d’or aux Jeux de l’Acadie en 2006, elle savait déjà ce qu’elle voulait faire. Et elle savait surtout qu’il fallait prendre les grands moyens pour y arriver. Elle a donc travaillé avec l’athlète olympique Joël Bourgeois. Elle est allée courir sous l’égide des meilleurs entraîneurs à l’Université de Guelph, en Ontario.

Des heures à passer sur la piste, dans les sentiers, à courir, à s’entraîner, à varier sa vitesse, à analyser son mouvement, à peaufiner son geste, à franchir les obstacles, à choisir les souliers adéquats, à planifier ses stratégies, à bien manger, à bien dormir… Ouf! Juste à l’écrire, ça me donne le tournis!!!

Enfin, ce désir de ne jamais être totalement rassasié… Se classer parmi les meilleurs au monde est une chose qui relève un peu de l’obsession. Geneviève pourrait se contenter de cette 19e place sur la planète. Après tout, qui au Nouveau-Brunswick peut se vanter d’avoir atteint cette marche? Mais ce n’est pas encore assez pour elle. On le sent.

Et ça, elle le doit certainement – en grande partie, du moins – à l’éducation qu’elle a reçue de ses parents Lyne et Marc. Marc qui a d’ailleurs dit qu’il avait peur du mot «fierté» quand on lui demandait de commenter les exploits de sa fille. Et plus j’y pense, plus il a amplement raison.

Je m’explique: les parents d’aujourd’hui appliquent – inconsciemment – le retour du balancier. Alors que leurs parents ne les complimentaient jamais, ils ont décidé qu’ils feraient tout le contraire et qu’ils seraient fiers de tout ce que ferait leur enfant. C’est bon pour la confiance, oui, mais ça peut s’avérer un piège (parlez-en à l’auteur de ces lignes…), car l’enfant comprend rapidement qu’il n’a pas besoin de se forcer davantage pour obtenir l’attention et l’appréciation de ses parents.

Évidemment, je ne cherche pas ici à me transformer en psychologue de l’éducation. Dieu m’en garde. Mais c’est un pensez-y-bien. On peut être un admirateur de notre enfant et applaudir avec modération ses réalisations, mais c’est encore plus gratifiant de savoir qu’il ou elle a su développer son talent à son plein potentiel, grâce à de bonnes valeurs. De là l’importance de se garder une petite gêne concernant la fierté. Mais ce n’est pas écrit dans les livres, ça.

À l’âge de 23 ans et dans une discipline où les meilleures atteignent leur apogée à l’approche de la trentaine, il est à se demander sérieusement où s’arrêtera la quête de Geneviève. Elle possède le talent pour atteindre le sommet. Elle travaille d’arrache-pied pour atteindre le sommet. Elle désire atteindre le sommet.

Je vous le répète: c’est un trio parfait!