Dossier – De goon adulé à un nobody

L’Acadie Nouvelle vous présente cette semaine un dossier sur les durs-à-cuire et les hommes forts qui ont fait leur réputation au hockey avec leurs épaules et leurs poings au Nouveau-Brunswick. Mardi, nous présentons la difficile réalité d’un dur-à-cuire. Mercredi, les regrets d’un ancien bagarreur. Jeudi, nous montrerons la différence entre un dur-à-cuire et un goon. Nous donnerons également la parole à d’anciens durs du hockey senior.

John Kordic, 27 ans, surdose de cocaïne. Derek Boogaard, 28 ans, cocktail mortel d’alcool et de médicaments. Wade Belak, 35 ans, suicide par pendaison. Rick Rypien, 27 ans, suicide par pendaison. Todd Ewen, 49 ans, suicide par balle. Cinq anciens hommes forts de la Ligue nationale de hockey qui, après avoir sombré dans une profonde détresse psychologique, ont décidé de s’enlever la vie. Des décès qui s’ajoutent à ceux de Bob Probert et Steve Montador, d’autres ex-hockeyeurs dont le cerveau était fortement endommagé en raison des commotions cérébrales.

Cela dit, est-ce que les multiples coups encaissés à la tête expliquent tout? Faut-il regarder plus loin?

Donald McGrath, l’un des rares joueurs ayant accumulé au-delà de 1200 minutes de pénalités en carrière en 221 matchs dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec, est parmi ceux qui croient que les coups à la tête ne sont qu’une partie du problème.

L’Acadien originaire de Tracadie, qui habite depuis la fin des années 1990 à Dallas, dans l’État du Texas, estime que ces décès sont bien plus complexes qu’on veuille bien le croire. Selon lui, il faut aussi regarder du côté de l’après-carrière de ces joueurs qui, malheureusement, est souvent la période la plus difficile à gérer.

Donald McGrath. - Gracieuseté
Donald McGrath. – Gracieuseté

«Le temps que ça dure, le goon est traité comme un dieu par plusieurs partisans, particulièrement aux États-Unis», affirme-t-il.

«Tu vis le mythe du super-héros. C’est une vie de rêve. Tu es autant aimé que les vedettes de l’équipe. Dans la LNH, tu fais de la grosse argent et tu as droit à des privilèges incroyables en dehors de la patinoire. Tout ça parce que tu es payé pour te battre contre le goon de l’autre équipe. Et cette existence, qui se déroule à 100 milles à l’heure, tu peux la vivre sans aucune éducation si tu as les qualités pour tenir ce rôle. C’est un métier étrange parce que pour continuer ton rêve, tu prends des antidouleurs (painkillers) quand tu as mal. Tu sacrifies donc ta santé pour que le public continue de t’aimer», raconte-t-il.

«En fait, pour plusieurs d’entre eux, c’est quand la carrière se termine que les problèmes commencent. Du jour au lendemain, tu redeviens un nobody. Tu es dans la trentaine, l’argent ne rentre plus, tu ne t’entraînes plus, tu grossis parce que tu manges mal, tes anciennes blessures se mettent à sortir et tu réalises que les gens ne te regardent plus de la même façon. Tu n’es plus un super-héros. Et, comme plusieurs deviennent avec le temps accros aux antidouleurs, la période d’adaptation est d’autant plus difficile. Plusieurs ont beaucoup de misère à s’en sortir», révèle celui dont le parcours l’a mené au hockey universitaire, professionnel et senior.

«Marc Laforge, l’un de mes anciens coéquipiers avec les Iguanas de San Antonio (CHL), en est un qui a eu de la diffuculté à s’adapter. Après sa carière, il s’est retrouvé sans emploi et il ne faisait absolument rien de sa vie. Il souffrait de maux de tête et il m’a raconté qu’il en était rendu à s’enfermer régulièrement dans la maison avec les lumières éteintes. Il était devenu un peu fou. Heureusement, il a finalement réussi à s’en sortir. Il est pompier aujourd’hui. Al Secord en est un autre qui a réussi à s’en tirer. Al, qui est maintenant pilote d’avion pour American Airline, m’a dit que c’est ce nouveau travail qui lui avait sauvé la vie», ajoute-t-il.

Une quinzaine de commotions cérébrales

Des histoires comme celle-là, Donald McGrath en connaît plein d’autres. Il faut dire qu’il gravite encore aujourd’hui dans le monde du hockey. Chaque mercredi, il rechausse les patins dans un aréna de Dallas en compagnie d’autres anciens joueurs professionnels. Joe Nieuwendyk, Ed Belfour, Al Secord, Bob Bourne et Stu Barnes, pour ne nommer que ceux-là, partagent aussi cette routine.

«On joue notre match puis on s’en va manger ensemble au restaurant pour se raconter nos histoires. Les suicides des anciens joueurs reviennent souvent dans les conversations. Plusieurs des gars qui jouent avec moi ont aussi subi dans le passé des commotions cérébrales», dit-il.

«Personnellement, j’en ai reçu une quinzaine pendant ma carrière, dont une à l’âge de 18 ans qui m’a forcé à rester une semaine à l’hôpital. J’ai souvent des migraines et je commence à avoir des pertes de mémoire. Si je fais un mouvement brusque, j’ai aussitôt mal à la tête. J’ai aussi des problèmes avec mon équilibre. Je n’ai qu’à me pencher et la tête me tourne. Mes pires commotions sont arrivées à la suite de coups salauds, pas dans des combats. Pour celle où je me suis retrouvé à l’hôpital, on m’a raconté que je ne me souvenais plus de ce que je faisais dans la vie. Je croyais dur comme fer que j’étais en France. Moi, je ne me souviens de rien de tout ça», révèle-t-il.

L’importance d’une bonne éducation

Si Donald McGrath est aujourd’hui le fier papa de quatre enfants avec sa conjointe Jennifer, propriétaire d’une compagnie de courtage en immobilier et copropriétaire d’un puits de pétrole avec d’autres anciens hockeyeurs, il dit le devoir à son frère Douglas, lui-même un ancien défenseur qui a évolué au niveau professionnel.

«Sans Doug, c’est évident que je n’aurais pas la même vie, affirme-t-il. Il m’a en quelque sorte sauvé. J’étais dans le junior majeur et il m’encourageait régulièrement à mettre de l’importance dans les études. Il a pris le temps de m’expliquer ce qui m’attendait après ma carrière si je n’avais aucune éducation. Mes parents m’ont aussi grandement encouragés.»

Selon McGrath, plusieurs hockeyeurs oublient encore aujourd’hui l’importance d’une bonne éducation pour éviter de se retrouver devant rien après une carrière d’athlète.

«Le problème du manque d’éducation ne se retrouve pas seulement dans le hockey, c’est aussi le cas dans d’autres sports. Moi, j’ai eu la chance d’avoir un frère qui m’a donné de bons conseils. Je comprends aujourd’hui l’importance pour un athlète d’avoir quelqu’un dans son entourage, ça peut aussi être un ami, qui va montrer le bon chemin. Quelqu’un qui a du vécu qui va t’aider à préparer ton après-carrière», indique-t-il.

«Si je n’avais pas eu Doug et ma famille, j’ignore vraiment ce que je serais devenu. C’est tellement important d’avoir un plan B. Moi, je connais des gars qui ont joué dans la Ligue nationale et qui, parce qu’ils n’ont pas d’éducation, sont obligés de prendre des emplois avec des petits salaires pour vivre. Ils ont mené la grosse vie, ont été adulés et ils doivent aujourd’hui composer avec des migraines et un corps magané. Sans éducation, c’est pas évident de tourner la page», ajoute Donald McGrath.