DOSSIER – Les regrets d’un ex-bagarreur

L’Acadie Nouvelle vous présente cette semaine un dossier sur les durs-à-cuire et les hommes forts qui ont fait leur réputation au hockey avec leurs épaules et leurs poings au Nouveau-Brunswick. Après la difficile réalité d’un dur-à-cuire mardi, nous présentons mercredi les regrets d’un ancien bagarreur. Jeudi, nous montrerons la différence entre un dur-à-cuire et un goon. Nous donnerons également la parole à d’anciens durs du hockey senior.

Dans les années 1980 et 1990, Serge Robichaud s’est forgé une solide réputation de bagarreur qui lui a même valu le surnom de Rocky, qui se veut bien sûr un clin-d’oeil au célèbre boxeur personnifié par l’acteur Sylvester Stallone. Un pseudonyme qu’il a d’abord endossé avec fierté, parce que c’était cool d’être adulé par les partisans. Mais avec le temps, ce surnom, il a appris à le détester.

Au milieu des années 1980, la Péninsule acadienne était d’ailleurs fort réputée pour la «qualité» de ses durs-à-cuire. Comme Robichaud, à l’époque des Midland Hawks de Moncton, Jacques Pinet et Donald McGrath ont également joué le rôle de matamore dès leur arrivée dans le hockey junior, plus précisément dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec dans le cas des deux derniers.

Un rôle ingrat que Serge Robichaud regrette aujourd’hui d’avoir joué.

«Si c’était à recommencer, c’est certain que j’éviterais les bagarres, lance-t-il. J’ai livré mon premier combat à 18 ans en battant le dur de la Ligue junior A des Maritimes. C’est comme ça que j’ai hérité du surnom de Rocky.»

«J’avoue que je trouvais ça cool dans le temps. À l’époque, le hockey junior A attirait de 6000 à 7000 spectateurs au Colisée de Moncton. Les gens venaient me voir en sachant que j’allais me battre. J’étais plus populaire que les vedettes de l’équipe. J’accordais des entrevues à la radio et dans les journaux. Je me faisais même demander des autographes.»

«Mes parents n’étaient cependant pas contents de me voir me battre, particulièrement ma mère Imelda. Je me souviens d’une fois où ils sont venus me voir jouer. Je me suis battu dès le réchauffement d’avant-match et l’arbitre m’a chassé de la partie. Ma mère ne me reconnaissait pas là-dedans, moi qui ne me suis jamais battu de toute ma vie à l’extérieur de la patinoire», raconte-t-il.

«J’ai commis des gestes que je regrette amèrement. Ce n’est pas naturel de se battre contre quelqu’un qui ne t’a jamais rien fait, juste parce qu’il est le tough de l’autre club. C’est l’entraîneur des Aigles Bleus de l’Université de Moncton, Len Doucet, qui m’a fait réaliser que je n’avais pas besoin de ça pour jouer au hockey. Il voulait m’avoir dans son équipe en me vantant l’importance d’étudier. Il m’a aussi fait comprendre que c’était en tant que joueur de hockey qu’il me voulait et pas comme bagarreur. Len a été très important dans mon cheminement. Sans lui, je ne sais pas ce que je ferais aujourd’hui. C’est beaucoup grâce à lui si je mène une belle vie après le hockey. Mes années avec les Aigles Bleus ont été mes plus belles», mentionne celui qui est aujourd’hui directeur général d’un foyer de soins comprenant une centaine d’employés, en plus d’être propriétaire de deux entreprises.

Après son passage à l’U de M, par la force des choses, et parce qu’il surfait sur cette réputation qu’il méprisait de plus en plus, Robichaud a recommencé à jeter les gants une fois dans le hockey senior.

«À l’époque, je me suis même fait offrir un contrat garanti de 25 matchs avec les Hawks de Moncton, dans le temps que les Jets de Winnipeg y avaient leur club-école dans la Ligue américaine. Ils voulaient bien sûr que j’y aille en tant que goon. J’ai refusé. Quand j’ai commencé à jouer senior, j’ai vite réalisé qu’ils voulaient surtout que je me batte. J’en ai eu assez et j’ai finalement décidé d’arrêter au début des années 1990. Je détestais déjà mon surnom à cette époque. Rocky, ce n’est pas moi. C’est un personnage qui a été créé à mon insu. Ce n’est pas ce que je suis dans la vie de tous les jours. J’ai honte quand je pense qu’on se souvienne davantage de moi comme un bagarreur, alors que j’étais aussi capable de jouer du bon hockey», souligne-t-il.

«Ces décès sont inquiétants et ça vient me chercher chaque fois»

Comme plusieurs, Serge Robichaud est inquiet des morts violentes d’anciens joueurs de la Ligue nationale de hockey. Des décès que plusieurs experts associent à la multitude de commotions cérébrales encaissées au fil de leur carrière.

«Ces décès sont inquiétants et ça vient me chercher chaque fois, dit-il. Ça fait réfléchir. J’ai aussi été touché par le documentaire consacré à Chris Nilan, l’ancien bagarreur du Canadien de Montréal. Tu comprends alors plein de choses. Tu réalises surtout que pour ces gars-là, une fois que tu as goûté à la gloire, c’est difficile de se retrouver dans l’anonymat après leur carrière. Tu tombes de haut. Encore plus si tu dois vivre avec des problèmes de santé. Un tough, une fois rendu à 35 ans, son corps est fini. Quand je vois ça, je réalise à quel point j’ai été chanceux de m’en tirer sans commotion cérébrale.»

Serge Robichaud a d’ailleurs pris bien soin de conseiller à ses deux fils, Hugo et Yann, de ne pas imiter son parcours. Hugo, qui a été repêché par le Titan d’Acadie-Bathurst en 2013, a déjà mis un terme à sa carrière de hockeyeur après une seule saison avec les Tigres de Campbellton dans la Ligue de hockey junior A des Maritimes. Il se concentre désormais sur ses études. Yann, lui, évolue présentement pour les Sénateurs de la Péninsule acadienne au niveau bantam AAA.

«J’ai pris soin de leur faire comprendre que ça n’en valait pas la peine et que le plus important était de se concentrer sur les études. Il était hors de question de voir mes fils devenir des hockey bums sans éducation. Quand Hugo s’est retrouvé à Campbellton, ma peur était qu’on lui demande de jouer le même rôle. Heureusement, le hockey junior a bien changé. Je les félicite d’ailleurs pour ça. Dans le temps, le hockey junior A était une ligue de toughs. Une chose est sûre, on ne valorisera jamais assez l’importance de l’éducation auprès de nos jeunes. Parce que la vraie vie, ce n’est pas la douzaine d’années que tu vas passer à jouer au hockey», affirme l’ancien hockeyeur originaire d’Inkerman.

Malgré tout, aussi étrange que ça puisse paraître, Serge Robichaud est contre l’abolition complète des bagarres.

«Le hockey est un sport de contact et d’émotion et c’est naturel qu’une bagarre éclate dans le feu de l’action. Ce qu’il faut éliminer, ce sont les combats planifiés à l’avance. C’est seulement là pour le spectacle. Les gars qui sont assis sur le bout du banc en attendant que l’entraîneur leur donne une tape sur l’épaule pour aller se battre, ça ne devrait plus avoir sa place dans le hockey d’aujourd’hui», lance-t-il.