Yvon Richard, le peintre des boxeurs

Quand tu as goûté une fois ce qu’est de boxer, c’est-à-dire de quitter fébrilement un vestiaire avec gants matelassés, bottines et maillot pour se diriger vers un ring en compagnie de ton équipe de coin, où t’attend impatiemment un public qui va t’encourager ou te huer, dépendant dans quelle ville où tu te trouves, et que tu donnes ou encaisses des directs, crochets et uppercuts pendant ne serait-ce que quatre rondes, ce n’est que là que tu comprends que boxeur ou boxeuse tu resteras jusqu’à la fin de tes jours.

Yvon Richard a vécu tout ça à la fin des années 1960 et au début de la décennie suivante. Il a foulé quelques rings du Nouveau-Brunswick, de même que d’autres en Ontario et à New York.

Son fait d’armes demeure cependant la conquête des Gants Dorés en 1967, sous la gouverne de son oncle Gerry Doiron Sr. Il n’était alors âgé que de 17 ans.

Et même s’il s’en est séparé en 1971 – bien qu’il soit devenu arbitre quelques années plus tard -, il considère toujours la boxe comme sa première passion.C’est aussi à l’adolescence qu’il a découvert les arts visuels, sa deuxième passion.

Avec le temps, comme quoi on peut sortir une personne de la boxe, mais pas sortir la boxe d’une personne, ses deux passions ont régulièrement bifurqué dans le même chemin.

Si bien que par la force des choses, il est devenu en quelque sorte le peintre des boxeurs. Jacques LeBlanc, Tilmon «Tilly» LeBlanc, Paul Doiron, Émile Arsenault et Annie Mazerolle sont parmi la douzaine de pugilistes qui ont été immortalisés en peinture par Yvon Richard.

Yvon Richard pose devant l’une de ses dernières créations, soit le champion canadien des poids moyens le Québécois Francis Lafrenière. – Gracieuseté

«Au départ, c’était surtout l’abstrait qui m’intéressait. Mais j’ai fini par accepter de faire des portraits. J’ai vite découvert que j’aimais peindre sur mon sport favori. J’aime le réalisme que je peux apporter dans les scènes de boxe. Et puis, ça me permet en même de temps de replonger dans mon propre passé de boxeur», confie l’artiste originaire de Rogersville.

Annie Mazerolle a eu l’honneur de devenir la première boxeuse à se faire immortaliser en peinture par Yvon Richard. – Gracieuseté

Yvon Richard est particulièrement fier du tableau mettant en vedette Jacques LeBlanc, l’enfant chéri de Memramcook dont le surnom était chin of steel (mention d’acier) et qui a été intronisé au Temple de la renommée sportive du Nouveau-Brunswick en 2012. Il a entre autres livré des matchs de 12 rondes contre les anciens champions du monde Roberto Duran et Vinny Pazienza.

«J’ai toujours aimé Jacques comme boxeur. À mes yeux, il était un naturel. Il avait tout un menton. Sa grande qualité c’est qu’il pouvait voir un coup venir de tous les angles. J’ai toujours dit que s’il avait pu avoir un knockout punch, Jacques serait devenu champion du monde. J’en suis encore convaincu», dit-il.

L’artiste avait d’ailleurs une belle anecdote à raconter au sujet de l’ex-champion canadien des poids moyens.

«En 1989, Jacques était engagé dans une grosse rivalité avec Darrell Pee-Wee Flint. Ils sont même affrontés deux fois cette année-là. J’ai alors eu l’idée de faire une peinture de Jacques et une fois terminée, un ami m’a dit que ce serait une bonne idée d’aller la vendre dans le coin de Memramcook. Il m’a alors conseillé d’aller voir le propriétaire de la taverne qui était un grand amateur de boxe», raconte-t-il.

«J’y suis allé et le gars était très intéressé. Malheureusement, il n’était pas prêt à payer le prix que je voulais. En sortant de la taverne, j’ai eu l’idée de demander à quelqu’un où habitait la famille de Jacques. Je m’y suis rendu et j’ai frappé à la porte. Une fois à l’intérieur, j’ai dit à Madame (Maria) LeBlanc que j’avais quelque chose à lui montrer. J’ai alors sorti la peinture et elle l’a regardé en silence. Puis, elle a levé les yeux pour me dire: «Ça, ça ne sort pas d’icitte!». Elle a ensuite appelé son autre fils (Richard) qui était dans le sous-sol. Il a lui aussi adoré mon travail. La toile n’est finalement jamais sortie de la maison», affirme Yvon Richard en riant.

En attendant Yvon Durelle

Étrangement, Yvon Richard n’a jamais peint Yvon Durelle. Ce n’est pourtant pas l’envie qui lui a manqué. Peut-être qu’inconsciemment, il craignait de ne pas arriver à rendre sur toile ce que son premier héros d’enfance représente pour lui.

«Je ne sais pas pourquoi. C’est passé souvent proche, mais pour toute sorte de raisons je ne l’ai jamais fait», mentionne-t-il.

«À la fin des années 1980, j’ai même réussi à convaincre Yvon de me laisser faire des moules de ses deux poings. J’avais l’idée d’en faire une sculpture. Je n’en ai finalement rien fait. J’ai d’ailleurs toujours ces deux moules et on peut encore y voir des poils des mains d’Yvon dans le plâtre», raconte-t-il.

Yvon Durelle demeure néanmoins son idole. À l’évidence, le boxeur de Baie-Sainte-Anne a marqué sa vie.

«Je me souviens de la fois que mon père (Alyre) m’avait emmené voir boxer Yvon au vieux Stadium de Moncton. J’étais âgé de 8 ou 9 ans. Ça avait été quelque chose pour moi. C’était en 1959 je crois. En 1973, j’ai eu le plaisir de rendre la pareille à mon père en l’emmenant voir un combat de championnat du monde au Maple Leafs Garden de Toronto. C’était le combat entre Jose Napoles et le Néo-Écossais Clyde Gray. Ce jour-là, c’était mon père qui était le petit gars», dit-il sur un ton nostalgique.

Heureusement, il n’est jamais trop tard en ce qui concerne Yvon Durelle. Il espère un jour trouver l’inspiration pour se mettre à la tâche.

«L’inspiration, ça ne se contrôle pas. Je suis toujours en train de me chercher comme artiste et même quand tu termines une œuvre tu n’es jamais certain d’avoir trouvé. Je crois qu’il n’y a pas de fin à l’inspiration et c’est tant mieux. L’inspiration, ça vient comme ça vient. Et quand je crée, je vais parfois écouter de la musique pour vraiment me mettre dedans. Ça peut être de la musique classique ou encore des sons de la nature. J’écoute des trucs qui vont me rendre zen», confie-t-il.

«Et quand tu peins, il y a deux coups de pinceau qui sont plus difficiles que les autres, le premier et le dernier. Le premier parce que c’est lui qui va diriger la suite de l’oeuvre. L’endroit où le coup sera donné et la couleur qui sera utilisée sont aussi importantes l’une que l’autre. Ensuite, c’est un peu comme un combat de boxe. C’est toi contre la toile. Et ça se termine avec le dernier coup de pinceau. Ce dernier coup aussi est difficile parce que ça veut dire que le combat est terminé», indique celui qui sculpte également le verre, le bois, la pierre et l’argile, en plus de faire de la photographie.

«Quand je fais un portrait, le tableau est seulement réussi quand le regard du boxeur raconte une histoire. Tu dois pouvoir ressentir ce qui se passe dans sa tête juste par son regard. Faire en sorte que ses yeux te parlent, qu’ils te disent ce qui s’est passé du vestiaire jusqu’au son final de la cloche sur le ring. Quand tu parviens à ça, c’est que tu as bien fait ton travail», ajoute-t-il.