Le marathon de l’âme de Mathieu Fortin

L’estime de soi est l’un des accessoires indispensables pour connaître une belle vie. À vrai dire, c’est probablement l’outil le plus important. Plusieurs pourront en témoigner: quand on ne s’aime pas, on doit tôt ou tard composer avec de profondes blessures à l’âme. D’autant plus que l’être humain, dans toute sa complexité, emprunte souvent des raccourcis pour soigner son mal-être. Un semblant de diachylon qui aura tantôt la forme d’un alcool, tantôt celle d’une drogue. Même que trop souvent, l’étrange créature que nous sommes se prescrit les deux à la fois.

Il y a quelques années, Mathieu Fortin se trouvait pour ainsi dire dans le fond du baril. Dépressif, il s’abreuvait quotidiennement de multiples tasses de café qu’il transformait en quelques onces de whisky une fois à la maison. Et, comme le travail était alors la seule chose dans laquelle il se sentait valorisé, il y mettait tout son coeur. Un cocktail explosif quand on se trouve moche à l’intérieur.

Heureusement, il est parvenu à se reconstruire et le voilà aujourd’hui plus heureux que jamais avec une femme, deux enfants et une nouvelle vie qu’il ne voudrait échanger avec personne.

En fait, le Mathieu Fortin qui sera sur la ligne de départ du Marathon de Boston, lundi matin, en compagnie des 30 000 autres participants, est à des années-lumière de celui qu’il était il n’y a pas si longtemps.

La métamorphose ne s’est quand même pas opérée du jour au lendemain. Ç’a été un long processus. Un marathon si on veut.

«On a tendance à penser que ça prend un événement pour te réveiller. Pour ma part, ç’a été plusieurs moments. La première fois, tu fais attention un bout puis tu finis par retomber dans tes vieilles habitudes jusqu’à ce qu’un autre événement ne vienne te réveiller. Je connaissais tous mes problèmes, mais je continuais parce que je ne savais pas comment composer avec la cause de tout ça. Je continuais donc d’aller à contre-courant. Ça m’a pris plusieurs réveils avant que je ne décide d’agir pour de bon», raconte-t-il.

De son propre aveu, il a commencé à se sentir mieux le jour où il a admis être la cause de ses problèmes.

«Tout remonte à l’adolescence, dit-il. Dans le temps, je faisais partie de l’équipe de natation et je croyais que ma vie était toute tracée. Tout était clair dans ma tête, j’allais vivre une vie en santé sans alcool ni drogue. Je suivais simplement le plan de match que des adultes m’avaient conseillé. Ils m’ont dit qu’il allait m’arriver telle chose si je consommais de l’alcool et telle chose si je prenais de la drogue. Je croyais à leur message.»

Sauf que c’était sans compter la pression des autres. C’est l’opinion des autres qui viendra briser le modus operandi qu’il s’était juré de suivre. Un proche, qui faisait alors régulièrement la fête, se met à l’inviter à des soirées où l’alcool et la drogue font bon ménage.

«Ça buvait et ça fumait du pot, mais je leur disais toujours non merci. À un moment donné, ils ont fini par se sentir insultés et il y en a un qui m’a confronté en me disant que je me pensais meilleur que tout le monde. J’ai néanmoins persisté à refuser et ç’a viré en chicane. Mais, comme j’étais adolescent et que je manquais de confiance, qu’est-ce que tu crois que j’ai fait? Je suis tombé dans l’alcool et dans la drogue par la suite parce que je voulais impressionner et faire partie de la gang», avoue-t-il.

«Ça m’a pris 10 ans pour m’en remettre. Dix ans pour m’avouer que personne d’autre que moi est responsable de ce qui m’est arrivé. Dans le fin fond, je savais que c’était moi le coupable. C’est moi qui a pris la décision de consommer. J’e n’ai pas été assez fort pour dire non alors que je savais pourtant qui j’étais», souligne-t-il.

Lundi, Mathieu Fortin en sera à son septième marathon à vie, mais son premier à Boston. Ses attentes sont toutefois modestes. Ou plutôt, mûrement réfléchies.

«C’est sûr que je suis nerveux et que c’est spécial de courir à Boston, mais je préfère ne me faire aucune attente. Avant, j’étais convaincu qu’un marathon était une occasion de vivre beaucoup d’émotions. Je m’imaginais franchir le fil d’arrivée, serrer ma femme et mes enfants dans mes bras et que tout le monde allait pleurer de joie comme dans un happy end au cinéma. C’est d’ailleurs ce qu’on tente de nous vendre comme expérience», indique-t-il.

«Mon premier marathon a été une déception. Je n’ai pas vécu la grosse émotion. Quand j’ai terminé la course, je me suis dit:  »Ah, c’est juste ça? » J’ai alors réalisé qu’un marathon était seulement un truc à cocher dans ma liste. J’ai aussi compris que n’importe qui peut courir un marathon. La vitesse importe peu. Ça consiste seulement à mettre un pied devant l’autre et éventuellement tu vas y arriver. Tu ne le feras pas en moins de trois heures comme l’élite, mais tu vas le faire quand même», confie-t-il.

«Ce n’est pas le marathon qui est le plus important, mais bien le cheminement parcouru pour y arriver. T’entraîner chaque jour en te faisant du bien, en te développant comme personne, de voir où est ta limite et de t’assurer de ne pas la dépasser, voilà ce qui est pour moi le véritable parcours. La course elle-même c’est juste la cerise sur le sundae. Si je me casse la jambe demain matin, c’est sûr que je serai déçu, mais ça n’effacera pas le fait que j’aurai apprécié toute la préparation qui m’a mené jusqu’au marathon», ajoute-t-il.