Les 105 000 km de Marcelle et Jean-Marie Breau

Tu sais qu’un coureur ou une coureuse est célèbre quand il suffit de mentionner son prénom pour deviner de qui il s’agit. Joël, Patty, Réjean, Geneviève, Shelley, Paula, Lee et Laura sont tous de bons exemples. Sylvio et Allan, même si leurs exploits sur espadrilles sont moindres, sont d’autres coureurs avec un prénom notoire. Et devant tout ce gratin, parce que son bénévolat est aussi légendaire que sa moustache est impériale, tu as Jean-Marie.

Dans l’univers de la course à pied néo-brunswickoise, le vieux routier de Tracadie est plus connu que Barabbas dans la passion. Comparé à lui, du moins en Acadie, même Usain peut aller se rhabiller. C’est vous dire.

Il y a quelques semaines, Jean-Marie a célébré à l’avance ses 65 ans (son anniversaire est le 29 juillet) en complétant son 365e Demi-Marathon de l’Acadie.

Vous avez bien lu, 365 fois il a franchi les 21,1 kilomètres séparant la boutique Tissus Ronaline, à Saint-Isidore, et la piscine du Complexe S.-A.-Dionne, à Tracadie. Yves Duguay, de Hacheyville, est celui qui est le plus près avec ses 162 participations.

Dans les faits, cet immortel de Course Nouveau-Brunswick et de la municipalité de Tracadie n’a raté que trois épreuves en 31 ans.

Il a d’abord manqué la première course en novembre 1987. Il a aussi loupé la troisième en janvier 1988. Et enfin il s’était absenté pour la sixième course, en avril de la même année.

Depuis, beau temps mauvais temps, il a toujours été là avec les autres sur la ligne de départ. Pas toujours au sommet de sa forme, mais rien pour l’empêcher de courir. Pas même une sévère entaille à un genou avec une scie mécanique.

Donc, depuis mai 1988, en comptant l’épreuve de dimanche dernier, ça lui fait 360 participations consécutives au Demi-Marathon de l’Acadie. Imaginez, Brian Mulroney complétait le premier de ses deux mandats à la tête du pays et Ronald Reagan était le président des États-Unis quand Jean-Marie a entamé cette impressionnante séquence.

Je vous mets au défi de me trouver un exemple plus éloquent de démesure.

Il y a un mois, j’ai profité de sa présence au 10 km Chaleur pour planifier une rencontre chez lui à Tracadie. Je tiens aussi à ce que sa conjointe Marcelle soit présente, ne serait-ce que pour témoigner de la ténacité de cet ex-fumeur aux poumons encrassés qui, à l’âge du Christ, a décidé de se mettre courir parce qu’il n’en pouvait plus voir ses bourrelets autour de la taille dans son miroir.

En passant, en marge du 30e anniversaire du Demi-Marathon de l’Acadie, en septembre 2017, Jean-Marie m’avait résumé ses débuts d’une drôle façon: «Quand c’est rendu que tu n’es presque plus capable de te pencher pour lacer tes souliers de bottine, c’est le temps de courir».

Cette phrase mériterait de se retrouver sur l’épitaphe de sa pierre tombale tellement elle le représente bien. Parce que Jean-Marie, en plus d’empiler les kilomètres, possède également un humour particulier. Il n’est pas le frère aîné du conteur Dominique Breau pour rien. Et comme on m’a prévenu que Marcelle possède un rire extraordinaire, j’ai le sentiment que ça va être un rendez-vous marquant. Je n’ai pas été déçu.

65, 365, 105 000

Chez les Breau, dès que tu mets les pieds à l’intérieur, tu sais que tu entres dans un univers à part. Une immense photo laminée de Jean-Marie, qui remonte à ses débuts comme coureur, trône d’ailleurs sur le mur menant au sous-sol.

Comme il est 16h et que Marcelle est déjà en train de préparer le souper, je me dis que j’ai intérêt à commencer l’entrevue rapidement. Nous nous installons donc à la table de la cuisine et je pars le bal.

Parce que l’envie de les rencontrer résulte de ces 365 Demi-Marathons de l’Acadie complétés à sa 65e année, je lui demande s’il a une petite idée du nombre de kilomètres que lui et Marcelle ont accumulé au fil des ans, que ce soit à l’entraînement ou en compétition.

À quelques kilomètres près, ils prétendent flirter avec les 105 000 km.

Je leur demande comment ils peuvent être si convaincus de ces 105 000 km parcourus?

«Facile», que me répond Jean-Marie avant de se tourner vers sa douce moitié.

«Marcelle, va me chercher les calendriers que je lui montre!»

Le temps de le dire la voilà qui arrive avec 32 calendriers.

Comme vous, j’ai peur de comprendre. Et je vous le confirme, Jean-Marie a noté la distance de chacune de ses sorties de course dans chaque case de chaque mois dans les calendriers des 32 dernières années. Je n’en reviens pas encore. Et bien sûr, Marcelle a fait la même chose de son côté.

Pour vous donner une petite idée de ce qu’ils ont accompli sur leurs deux jambes, ces 105 000 km représentent l’équivalent de 2488 marathons, ou encore 10 fois l’aller-retour Tracadie-Vancouver. J’ai même poussé mes recherches jusqu’à calculer qu’il faudrait relier l’une à l’autre plus de 4,13 milliards d’espadrilles de taille 10 pouces pour couvrir la distance parcourue par ces deux coureurs compulsifs. Bref, amplement de temps pour chanter des trillions de fois le fameux vers d’oreille «Un mille à pied, ça use ça use; un mille à pied, ça use les souliers…»

Cela dit, je me dois d’être franc, j’ai un court instant hésité entre les trouver très bizarre ou encore plonger dans l’émerveillement. J’ai choisi la deuxième option. Non, mais avez-vous une idée de la discipline que ça demande de nourrir chacun de leur côté, et ce pendant 31 ans, un journal intime de course?

Pour rigoler, je dis à Marcelle qu’ils ont couru à eux deux pratiquement autant que la durée de vie d’une auto. Jean-Marie, pince-sans-rire, réplique aussitôt que ça dépend de la marque de l’auto. Et voilà Marcelle qui s’esclaffe une première fois. Elle n’a pas aussitôt retrouvé ses esprits que je lui fait la remarque que la garantie est toutefois finie. Et la voilà relancer pour une autre série de «hihihi».

Il faudrait vraiment commercialiser ce rire tellement il incite à la bonne humeur.

Profitant d’un moment d’accalmie, je demande à Marcelle si elle avait les mêmes problèmes que Jean-Marie quand elle a commencé à courir, soit une dépendance à la nicotine et quelques kilos en trop.

«Pas du tout. Je pesais 115 livres quand j’ai gradué en 12e année. Je me suis mariée, j’ai eu deux enfants (Stéphanie et Caroline) et je pesais toujours 115 livres. Puis là, j’ai 64 ans et je suis encore à 115 livres», me dit-elle fièrement, tout en fixant Jean-Marie qui confirme le tout.

– Ça ne se peut pas, lui dis-je. Il doit y avoir quelqu’un qui vous a oublié quelque part.

Autres éclats de rire.

Mais revenons à Jean-Marie. Il dit avoir eu le béguin pour la course dès la première fois. Quand même drôle que ce camionneur aujourd’hui à la retraite, après des milliers et des milliers de kilomètres à trimballer des trucs à bord de son camion, continue de sillonner les routes asphaltées sur deux jambes.

«J’ai tellement aimé ça que je ne pouvais déjà plus m’enlever de l’idée que j’arrêterais un jour. Ça me faisait beaucoup trop de bien de courir.»

– C’est devenu une obsession?, que je le questionne.

«Oui», réplique-t-il sans hésiter.

À ses côtés, Marcelle n’est pas tout à fait d’accord. Je l’invite à m’en faire part.

«Moi je ne dirais pas que c’est une obsession. Je dirais que c’est plutôt quelque chose de naturel. Pour nous, allez courir, ça fait simplement partie de notre vie», justifie-t-elle.

– Vous courez toujours ensemble?

«Le week-end, on décolle ensemble, dit-il en riant. Dire que c’est moi qui l’a convaincu d’entrer dans ce monde-là et elle arrive maintenant toujours avant moi.»

– Elle court vraiment plus vite?

«Oh mon Dieu! Ça, c’est vite mon homme!», en la fixant d’un drôle d’air.

Marcelle éclate évidemment de rire encore une fois.

«C’est comme ça. Marcelle est la preuve que le développement de chaque personne n’est pas pareil», ajoute Jean-Marie, admiratif devant le talent naturel de son épouse.

– Vous arrive-t-il de penser qu’un bon jour vous ne pourrez plus pratiquer votre passion?

«Oui, j’y pense parfois, admet Jean-Marie. Je touche du bois afin que je puisse courir le plus longtemps possible. Je regarde des gars comme Phil (Booker) et Raymond (Caissie) qui ont plus de 70 ans et qui courent encore très bien. J’aimerais courir au moins jusqu’à 80 ou 85 ans.»

Par l’expression du visage de Marcelle, je devine aisément qu’elle souhaite aussi la même chose pour elle.

Voulez-vous savoir jusqu’où ils sont près à aller dans leur passion? Le 31 décembre 1999, déterminé à célébrer l’arrivée du nouveau millénaire de façon originale, Jean-Marie et un ami, Gaston Allard, décident de courir un demi-marathon. Marcelle suit les deux moineaux en auto.

«Nous sommes décollés à 11h le soir et il faisait -22 ou -23, se souvient Jean-Marie. Le plus drôle c’est que c’était aussi supposé d’être la fin du monde. Rendu à Pont-Landry, nous avons commencé à entendre des coups de fusil. De Pont-Landry jusqu’à Tracadie c’était beding, bedang, on entendait des coups de fusil partout. C’était la façon pour certaines personnes de fêter la fin de l’année. Ça nous a finalement pris deux heures et quatre secondes pour compléter notre course.»

Boston

Comme il dépasse déjà 17h et que le repas semble arriver cuit, je demande à voir leurs souvenirs afin de les libérer le plus rapidement de ma présence. Nous débutons par le salon, où sont entreposés la plupart des trophées et des médailles de Marcelle. J’y vois d’abord une étagère sur laquelle on peut zieuter de magnifique trophées et figurines.

Puis, sur le beau piano au fond de la pièce, trois certificats brillent de tout leur éclat accompagnés d’autant de médailles. Ce sont là les preuves de ses trois participations au Marathon de Boston. On y voit aussi une banderole réalisée par les élèves de l’école La Ruche, où Marcelle travaille depuis déjà 43 ans en tant que secrétaire-réceptionniste.

Innocemment, je demande à Jean-Marie où sont ses médailles de Boston. À ma grande surprise, Marcelle éclate de rire.

«J’en ai pas pantoute!», finit-il par lâcher avec un brin de découragement dans la voix.

Et Marcelle qui n’arrête pas de rire. À l’évidence, le sympathique moustachu s’est déjà fait taquiner à ce sujet.

– Vraiment? Vous n’avez jamais fait Boston?, trop content de contribuer à l’hilarité de Marcelle.

«Là, t’es en train de tourner le couteau dans la plaie», me balance-t-il devant une Marcelle qui ne se peut plus.

«Pour vrai, je me suis déjà qualifié pour Boston. C’était en 1995. Malheureusement, à cause du travail et aussi parce que ça ne me semblait pas si important, je n’y suis pas allé. Je le regrette aujourd’hui parce que j’aimerais beaucoup avoir une médaille de Boston. J’ai même offert à Marcelle 50 de mes médailles pour qu’elle me donne l’une des siennes et elle n’a pas voulu. En tout cas, je n’ai pas été capable de me qualifier depuis. Elle, elle y parvient comme si c’était rien. Tu lui demandes demain matin de courir un 42,2 km et elle va se qualifier. Je ne sais pas comment elle fait, mais moi je ne peux pas», se plaint-il.

Pauvre Jean-Marie.

Néanmoins, c’est à ce moment précis que je constate à quel point ces deux-là se complètent bien. Il règne dans cette maison un bonheur non scripté. J’en suis témoin, ce n’est pas arrangé avec le gars des vues, ils sont vraiment complices en tout temps. Il faut voir les regards qu’ils s’envoient subtilement, juste pour obtenir l’assentiment de l’autre par un hochement de tête à la suite d’une simple phrase.

Probablement qu’ils ne s’en rendent même plus compte tellement ils y sont habitués. J’ai toujours cru que pour qu’un couple fonctionne l’un doit être le meilleur ami de l’autre et vice versa. J’en ai désormais la preuve.

Jean-Marie me tire de ma rêverie en m’invitant à le suivre dans une autre pièce, mais auparavant Marcelle tient à me montrer la courtepointe qu’une couturière de Paquetville (Madeleine Thériault) a confectionnée pour eux.

Ils m’expliquent l’histoire de cette courtepointe qui, ma foi, se veut l’une des choses les plus originales qu’il m’a été donné de voir dans la dernière année. Cette courtepointe a été cousue avec le devant de plusieurs t-shirts des marathons auxquels Jean-Marie a pris part au fil des ans. Comme il a participé à 76 marathons, la couturière avait l’embarras du choix.

Dormir au chaud sous ses propres souvenirs de course a désormais une nouvelle signification pour moi.

La vie de Jean-Marie en accéléré

Il est tout près de 17h40 quand nous pénétrons dans le véritable Temple de la renommée de la maison. Je vous résume en un mot: Wow! Je suis impressionné. La première chose que tu vois en y entrant ce sont les nombreuses photos 8×10 laminées de Jean-Marie, toutes prises lors de ses multiples marathons.

Le plus intéressant c’est qu’elles sont disposées dans l’ordre des années. Il y en a 25 en tout et ça fait le tour de la pièce. C’est carrément la vie de Jean-Marie que l’on voit défiler devant nous. Via ces images, on assiste même à la naissance de sa moustache impériale qui, un temps, était plutôt de type fu manchu.

On y voit aussi des centaines de médailles ici et là. La plupart sont à Jean-Marie, mais certaines appartiennent à Marcelle. Ça me rappelle ma visite chez Edmond Junior Bourque, il y a deux ans, à Bathurst. J’adore ces repères plein de souvenirs. Je ne sais pas pour vous, mais j’aime regarder pour mieux comprendre.

Outre les photos et les médailles, une quantité industrielle de scrapbooks dans lesquels se trouvent, en ordre chronologique, les noms et les chronos de chaque participant de chaque Demi-Marathon de l’Acadie depuis novembre 1987. Le tout agrémenté de photos et de petits souvenirs.

En feuillant, j’apprends que la course a déjà eu plusieurs autres noms avant de devenir officiellement le Demi-Marathon de l’Acadie. Il s’est d’abord appelé le Demi-Marathon Saint-Isidore/Sheila, puis ça s’est poursuivi avec le Demi-Marathon Northumberland Coop, le Demi-Marathon Le Dépanneur de la Pointe, le Demi-Marathon 2000 Plus, le Demi-Marathon 3000 Plus et enfin le Demi-Marathon de l’Acadie à compter du 5 septembre 1993.

En passant, saviez-vous que Georges Arseneau, de Charlo, a été le premier coureur à briser la barre des 1h20m. Ç’a eu lieu en janvier 1990 il avait complété la distance en 1h16m15s. Un record que Jean-François Pellerin, de Tide Head, éclipsera en juin 1991 avec un chrono de 1h14m56s. Le même Pellerin améliorera sa propre marque en septembre 1992 avec un temps de 1h12m57s. En août 1995, Paul Morrison, de Petit-Rocher, s’empare du record en terminant les 21,1 km en 1h12m22s. Adam Stacey prendra par la suite possession de la marque en y allant de temps de 1h10m49s (octobre 2011), puis de 1h10m47s (novembre 2011). Enfin, en octobre 2012, Réjean Chiasson établissait le record qui tient toujours à ce jour avec un chrono de 1h07m55s.

J’y apprends aussi que son père Amand, décédé en 2002, ainsi que ses frères, Louis, Cézaire, Zoël et Dominique ont tous pris part à plusieurs reprises au Demi-Marathon de l’Acadie.

Comme ça, je décide de demander à Marcelle quel titre elle choisirait si elle devrait écrire la biographie de Jean-Marie.

«Mmm…, me dit-elle. Probablement quelque chose qui a rapport à sa passion pour les demi-marathons.»

– Et vous Jean-Marie, ce serait quoi le titre de la biographie de Marcelle?

(Un long silence)

«Hum… les émotions m’empêchent de dire ce que je voudrais… (autre silence) Elle m’a supporté dès la première minute…», affirme-t-il sans terminer sa phrase, bataillant à l’évidence contre l’émotion.

Sentant que les larmes ne sont pas loin, je change la conversation en demandant à qui appartiennent les deux guitares que j’ai remarqué dans la maison.

«À moi», finit par dire Jean-Marie.

– Ah oui? Vous chantez quoi comme musique?

«Des vieilles affaires. Du Tex Lecor par exemple. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pourquoi Marcelle a commencé à courir. Quand je chante, elle se sauve», confie-t-il en provoquant encore une fois le fou rire de sa complice.

Il est maintenant au-delà de 18h15. Ça sent bon le souper partout dans la maison et je décide de les libérer de ma présence avant que leur estomac ne me demande de partir.