Martin Friolet: la ligne mince entre la gloire et l’oubli

Tous les athlètes, peu importe l’époque, ont leur propre histoire et certaines font désormais partie de la légende.

Au Nouveau-Brunswick, on a qu’à penser à Yvon Durelle et à son premier duel contre le champion mondial Archie Moore, le 10 décembre 1958, à Willie O’Ree qui, le 18 janvier de la même année, est devenu le premier hockeyeur noir à disputer un match dans la LNH, ou encore à Ron Turcotte et à la triple couronne remportée en 1973 sur le dos du non moins célèbre Secrétariat. Trois grandes histoires que la mémoire collective n’est pas à la veille d’oublier. Le boxeur Jacques LeBlanc, les hockeyeurs Gordie Drillon et Danny Grant, le coureur Joël Bourgeois, la nageuse Marianne Limpert et la fondeuse Milaine Thériault sont d’autres sportifs qui ont en commun de partager des odyssées remarquables. Mais en parallèle à ces histoires émérites, il y a aussi celles qui sont là pour nous rappeler à quel point la ligne est parfois mince entre la gloire et l’oubli.

Je vous présente donc l’ancien kick-boxeur Martin Friolet, dont le parcours à la fois captivant et inspirant est tout sauf ordinaire.

Son histoire est d’autant plus intrigante qu’il est devenu un athlète sur le tard. Il était âgé de 23 ans quand il a enfilé pour la première fois une paire de gants. Malgré tout, ça ne l’a pas empêché de se forger une exceptionnelle feuille de route.

Malheureusement, il aura fallu qu’un accident vasculaire cérébral (AVC), de même que la découverte d’une fracture du crâne mal guérie, ne viennent cruellement stopper son élan en 1989.

Il n’était alors peut-être qu’à un combat (ou deux) d’atteindre le sommet de la montagne comme son bon ami le légendaire Jean-Yves Thériault.

Parce que lorsque le ciel lui est tombé sur la tête, Martin était le premier aspirant chez les poids moyens pour chacune des quatres principales organisations mondiales, soit la P.K.A. (Professional Karate Association), la P.K.C. (Professional Karate Commission), la W.K.A. (World Karate Association) et l’I.S.K.A. (International Sport Karate Association). C’est sans oublier qu’il était également le champion nord-américain de la W.K.A. depuis décembre 1987, à la suite de sa spectaculaire victoire contre Billy Chow.

Incapable de trouver les réponses à ce coup de cochon du destin, il a évidemment sombré dans une profonde dépression.

Ajoutez à cela les anecdotes (savoureuses) et les rencontres abracadabrantes que son sport lui a réservées, et vous avez là un récit qui ferait un sacré bon scénario pour le cinéma.

Voilà l’histoire que j’ai la chance de vous raconter aujourd’hui.

Le départ pour Kitchener

Martin Friolet a vu le jour le 21 octobre 1956 à Allardville, à la même période qu’une autre athlète de premier plan de cette petite localité de la région Chaleur, soit la triple paralympienne Lucie Raîche. Martin a grandi en compagnie de ses parents, Algernon et Edwina, ainsi que de ses trois frères (René, Normand et Robert) et de ses deux sœurs (Murielle et Mona).

Martin quittera finalement le nid familial en 1978 quand un ami (Denis Gionet) l’invite à le suivre à Kitchener, en Ontario, où un emploi dans une manufacture fabriquant des sofas-lits (Waterloo Spring) les attend.

«J’étais âgé de 21 ans et je n’avais jamais mis les pieds dans une grande ville. Je me souviens qu’au début, nous étions payés 4,75$ de l’heure. Et comme je venais de la campagne, j’avais l’habitude de toujours bouger. Mais à Kitchener, je ne connaissais personne et je passais donc mon temps libre assis à la maison. Je commençais vraiment à trouver le temps long quand j’ai vu une annonce de kick-boxing à la télévision. Ça disait qu’on pouvait prendre des cours à la Ron Day’s Karate Academy. Je me suis tourné vers Denis et je lui ai dit:  »Heille, ça me fait penser à chez-nous ça! Des coups de poing, pis des coups de pied! » (rires). J’avais le goût d’aller essayer ça», s’exclame Martin Friolet.

«Denis est venu avec moi, mais il a rapidement abandonné. Moi, j’aimais plutôt ça parce que ça me permettait de me mettre en forme. Je pesais environ 225 livres dans ce temps-là. Ça n’a pas pris de temps qu’ils m’ont placé devant des ceintures noires de karaté. Chez Ron Day, qui est d’ailleurs devenu mon gérant, la grande majorité des combattants était d’abord des gars de karaté. Au début, il m’arrivait souvent d’aller à l’ouvrage avec un œil poché ou avec la babine enflée. Les gars me disaient d’abandonner parce que j’allais finir par me faire tuer. Je leur répondais d’arrêter avec ça et que j’allais finir par apprendre. C’est ce que j’ai fait. Un bon jour, pour les faire rire, j’ai même dit aux gars:  »Asteur, je rentre dans le ring et c’est pareil comme si j’arrivais à l’ouvrage, je punch ma carte! »», lance-t-il avec humour.

Les débuts

Il n’avait pas un an d’expérience qu’il livre un premier combat en 1979 à Ottawa. Un match amateur contre un certain Dany Bédard.

«J’ai perdu ce match. Je n’étais visiblement pas prêt mentalement. C’était la première fois que je me retrouvais devant un public et j’étais très nerveux. J’ai même vomi dans le vestiaire. Et une fois sur le ring, je tremblais comme une feuille. Mes deux genoux se frappaient ensemble tellement j’étais sur les nerfs. Je me demandais ce que je faisais là. Ce n’est qu’une fois que la cloche a sonné que j’ai commencé à mieux me sentir. J’ai finalement perdu parce que j’ai perdu plusieurs points en voulant lui servir un uppercut. Malheureusement, je l’ai frappé sous la ceinture avec mon uppercut», dit-il en riant.

C’est tout de même ce soir-là qu’il fit la rencontre de Jean-Yves Thériault. Ils deviennent immédiatement des amis et Martin obtiendra régulièrement des combats sur les mêmes cartes que le Paquetvillois.

«Au Québec, ils nous appelaient les deux Acadiens. J’aimais beaucoup me battre sur les mêmes cartes que Jean-Yves parce que l’aréna était toujours pleine. Je me souviens d’un soir à l’Auditorium de Verdun où il y avait près de 6000 personnes dans l’aréna», mentionne-il.

C’est en 1981 que Martin fait ses débuts professionnels. Il remporte d’ailleurs rapidement le titre des poids lourds de l’Ontario. L’année suivante, après avoir perdu énormément de poids, il s’empare de la couronne provinciale des poids moyens. Puis, en 1984, il met la main sur le titre canadien des poids moyens. Comme quoi sa carrière en kick-boxing est bien en selle.

À la même époque, Martin commence également à s’entraîner avec un jeune espoir de la boxe rempli de promesse. Un certain Lennox Lewis. Ce dernier s’entraînait en vue des Jeux olympiques de Los Angeles. Bien qu’il voyait un beau potentiel dans ce grand maigrichon de 6 pieds 5 pouces, il était bien loin de s’attendre à ce qu’il devienne l’un des meilleurs boxeurs poids lourds dans l’histoire du sport.

«Lennox s’entraînait à Kitchener dans ce temps-là et comme il n’y avait personne dans son gymnase pour faire des rondes d’entraînement avec lui, des gens lui ont parlé du français qui était au gymnase de Ron Day. C’était de moi qu’ils parlaient bien sûr. C’est comme ça que Lennox Lewis en est venu à venir s’entraîner avec moi. Ç’a duré quelque mois. Il se préparait pour les Olympiques. Il n’était pas encore l’armoire à glace qu’il est devenu une fois chez les professionnels», souligne Martin.

– Il cognait dur?, que je lui demande.

«Ah oui, on cognait dur!», réplique-t-il en riant.

«Ça cognait dur des deux bords. Je crois qu’il m’aimait bien. En tout cas, j’aimerais beaucoup le revoir», indique-t-il.

– Est-ce qu’il vous reconnaîtrait?

«Oh, ça devrait. Euh… en même temps on a vieilli. On change avec les années», finit-il par ajouter.

Toujours en 1984, Martin encaisse sa première et seule grave blessure dans un combat quand le Québécois Jex Fontaine lui fracture la mâchoire.

«Je n’ai jamais été envoyé au tapis de toute ma carrière, mais Fontaine est le seul qui m’a obligé à mettre un genou au sol. C’est le seul gars qui a fait que j’ai dû recevoir un compte de 8», confie-t-il.

Ce revers aux mains de Fontaine n’aura toutefois été qu’un erreur de parcours puisqu’il continue à gravir les échelons. Il devient d’abord l’aspirant numéro un pour le titre mondial de la P.K.A. en 1986, puis de la W.K.A., de la P.K.C. et de l’I.S.K.A. en 1987. La même année, il couronne le tout avec la conquête du championnat nord-américain en défaisant Billy Chow.

«Je suis fier de toutes mes ceintures, mais la meilleure demeure celle du championnat nord-américain. Le combat a eu lieu à Toronto dans le Chinatown. J’étais le underdog pour le combat. Je n’étais vraiment pas supposé de gagner», révèle-t-il.

«Le premier round avait d’ailleurs été très difficile. Quand je suis revenu m’asseoir dans mon coin, j’ai dit à mon entraîneur que j’étais parti pour en manger toute une. Il m’a dit:  »Écoute bien mon gars, tu vas te réveiller parce que je sais que tu peux le battre! » À partir de là, ç’a été œil pour œil, dent pour dent. C’était bing bang puis beding bedang des deux côtés. Je l’ai finalement knocké au huitième ronde. Je me vois encore dans mon coin, pendant que l’arbitre comptait, en train de me dire:  »Ne te lève pas! Ne te lève surtout pas! » J’étais complètement brûlé. J’avais donné tout ce qu’il me restait dans ce dernier coup. Heureusement, il ne s’est pas relevé. Les gens du Chinatown m’ont ensuite traité comme un roi. Ils m’ont chaleureusement applaudi. Ç’a vraiment été une belle soirée. Ma plus belle soirée», raconte-t-il.

L’ami et l’adversaire

Martin Friolet et Jean-Yves Thériault. – Gracieuseté

Il est bon de savoir qu’au fil des ans, Martin Friolet et Jean-Yves Thériault ont régulièrement mis les gants un contre l’autre dans des combats exhibitions. Ils l’ont fait, entre autres, à Fredericton et à Toronto.

Ils étaient tellement amis que lorsqu’ils s’affrontaient, les deux conjointes étaient assises l’une à côté de l’autre.

«Gilberte et Suzanne (l’ex-épouse de Jean-Yves) n’arrêtaient pas de nous dire de nous calmer. C’était des matchs exhibitions, mais une fois sur le ring il n’y avait plus d’amitié. Je me souviens d’une fois où l’arbitre est venu nous séparer en même temps que je décochais mon crochet de gauche. J’ai alors atteint Jean-Yves sous le menton et depuis ce temps-là Jean-Yves n’arrête pas de me dire qu’il m’en droit une», soutient Martin en riant.

«On s’est vu la dernière fois il y a quelques années à Fredericton. Ça faisait alors presque 10 ans que nous ne nous étions pas vus. Avant d’arriver là-bas, j’ai dit à Gilberte que j’étais curieux de voir si Jean-Yves avait encore des cheveux sur la tête. Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite éclaté de rire. Jean-Yves s’est tourné vers Gilberte et il lui a dit:  »Il a pas changé lui, il rit encore du monde », confesse-t-il en riant.

«Ça me rappelle la fois où j’ai knocké l’arbitre et mon adversaire avec un seul coup de poing. Je ne me rappelle plus le nom du gars qui était devant moi, mais l’arbitre était venu pour nous séparer sauf que le coup était déjà partie. J’ai atteint l’arbitre et l’adversaire qui sont tous les deux tombés», précise-t-il en riant.

C’est le moment que Martin choisit pour me raconter que lui et Jean-Yves étaient supposés se battre pour de vrai à Paris.

C’était en 1989 et les deux hommes étaient au sommet de leur carrière respective. Un promoteur français désirait organiser un combat entre les deux amis acadiens.

«Comme Jean-Yves avait battu tous les gars de sa catégorie, le promoteur voulait que je sois son prochain adversaire. Pour ce faire, je devais prendre un peu de poids et Jean-Yves devait de son côté en perdre un peu», dit-il.

Malheureusement, le destin aura voulu qu’il subisse son AVC pendant qu’il était dans l’attente de la confirmation du combat.

Un soir, Martin revient à la maison le visage trahissant son inquiétude. Il avait l’impression qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond chez lui.

«Comme j’avais perdu beaucoup d’eau et que j’étais déshydraté, j’ai pensé que c’était à cause de ça. J’en ai parlé avec Gilberte en arrivant à la maison. Je lui ai dit que je me sentais comme si les jambes ne voulaient plus suivre. Le lendemain, j’ai quand même été travaillé sauf que ça n’allait pas. Je trainais de la patte et même un ami l’avait remarqué. En plus, j’avais de la misère à parler comme du monde. Je parlais comme un gars qui étaient saoul. J’ai donc été voir mon médecin de famille et elle m’a envoyé à London voir un spécialiste. Là-bas, ils m’ont passé un scan et c’est ainsi qu’ils ont su que j’avais eu un AVC.»

– Était-ce des répercussions de coups encaissés sur le ring?, lui demandais-je.

«Ça n’a pas aidé, mais il n’y avait pas que ça. Quand ils ont fait les tests, les spécialistes ont aussi découvert que j’avais une vieille fracture du crâne. Ils m’ont dit qu’elle datait d’un certain temps, mais ils ne pouvaient pas me dire que c’était lié au kick-boxing. Ça pouvait aussi bien être à l’époque où je jouais au hockey. On jouait sans casque protecteur dans ce temps-là. Selon les spécialistes, il s’était formé un liquide entre mon cerveau et mon crâne», rapporte-t-il.

Quelques instants plus tard, profitant du fait que Martin a dû s’absenter pour prendre un appel téléphonique, je demande à Gilberte de m’éclairer davantage sur cette période difficile dans la vie de son époux.

«Ça lui a pris des années à accepter ce qui lui est arrivé. Et même aujourd’hui, je ne suis pas certaine à 100% qu’il ait accepté tout ça. Le kick-boxing, c’était sa passion. Il était heureux là-dedans. Et même si Jean-Yves et lui étaient les meilleurs amis du monde, ils avaient hâte tous les deux d’avoir ce combat l’un contre l’autre», soutient Gilberte, qui ne cache pas qu’elle souhaitait déjà à l’époque que ce combat tombe à l’eau.

En fait, elle n’aurait pas demandé mieux que de voir son mari abandonner ce sport qu’elle supportait de moins en moins. Encore aujourd’hui, Gilberte croit mordicus que la fracture du crâne est reliée au kick-boxing.

«Le spécialiste à London a dit que la fracture du crâne pouvait remontait à loin et que ça pouvait être relié au hockey, ou encore à son accident d’auto quand il était plus jeune. Sauf qu’il a également dit que ça pouvait aussi être le kick-boxing. Moi je crois que Martin cherchait seulement des raisons repousser l’échéancier (la retraite)», dit-elle au même instant que Martin vient nous rejoindre.

«En tout cas, je ne voulais plus qu’il combatte après son AVC et la découverte de sa fracture du crâne. En plus, depuis son AVC, il parlait moins vite. Pour quelqu’un qui ne le connaissait pas avant à l’époque, il ne peut pas voir la différence avec une autre personne. Mais ceux qui le connaissaient, eux, ils savent que Martin était quelqu’un qui parlait très vite. Il parlait vite comme une mitraillette», mentionne-t-elle avec couleur.

Martin Friolet disputera néanmoins deux autres combats avant de prendre la décision d’arrêter.

«J’ai livré deux combats dans lesquels j’ai défendu avec succès mon titre nord-américain. J’ai gagné, mais je sentais qu’il me manquait quelque chose. Je ne l’avais plus», avoue-t-il.

«J’ai vu les deux derniers combats et je voyais bien qu’il n’était plus le même, reprend Gilberte. Il était moins rapide. Le problème c’est qu’au début il ne voulait pas se l’admettre à lui-même.»

– Il avait la tête dure, hein?, lui dis-je. La remarque fait sourire Martin.

«La tête dure? Tu l’as dit», ajoute-t-elle en riant.

Après un court silence, Martin reprend la conversation.

«J’ai pris ça dur quand j’ai arrêté. Par chance que j’avais ma femme. Les médecins m’ont empêché d’aller travailler pendant quelques mois et je suis donc resté à la maison. Éric, mon premier né, n’était âgé que 2 ans et c’est moi qui le gardait. C’est arrivé quelques fois que Gilberte revienne de son travail et que j’étais pas gorlot. J’étais dépressif. Je n’acceptais pas de ne plus pouvoir combattre. J’étais le premier aspirant mondial de toutes les associations et je voulais aller au bout de tout ce que j’avais commencé. Finalement, Gilbert m’a convaincu d’aller chercher de l’aide. J’ai suivi son conseil et je me suis pris en main», dit-il.

Un maniaque de vélo

Après le kick-boxing, Martin Friolet s’est un temps consacré à la course à pied. Il a d’ailleurs fait de la compétition pendant plusieurs années. Il faisait aussi du vélo pendant cette période et c’est finalement vers ce sport qu’il a finalement adopté.

Il est rapidement tombé sous le charme.

«J’habitais encore à Kitchener dans le temps et chaque fois que nous descendions en vacances au Nouveau-Brunswick, je laissais le volant à ma femme aussitôt qu’on arrivait à Campbellton et je faisais le reste du trajet en vélo. J’avais besoin de bouger», dit-il en riant.

Il aime tellement sa nouvelle passion qu’il a décidé de joindre l’utile à l’agréable. Depuis deux ans, il participe au Tour de l’Espoir. Il fait partie des 140 cyclistes qui franchiront plus de 600 km dans les prochains jours sur les routes de la province.

«C’est une cause qui me tient à coeur. Ma mère est une survivante du cancer du sein et ça remonte déjà à 25 ans. L’une de mes belles-soeurs a été moins chanceuse et est décédée du même type de cancer alors qu’elle n’avait que 42 ans. Je me dis que grâce au vélo je peux aider d’autres personnes. Et puis, comme je dis souvent, il y en aura probablement une dizaine d’entre nous qui finira bien par avoir un cancer. Nous ne sommes pas à l’abri de ça», révèle-t-il.