Grande entrevue: l’athlète Monica Boudreau, une ode à la vie

«J’ai le cancer? So what! C’est pas si grave que ça! Ma vie n’est pas terminée. C’est juste une autre compétition. Une petite bosse sur mon chemin. Une pause-santé, le temps de prendre soin de moi et de lui montrer à ce cancer qu’il s’est trompé de personne.»

Au fil de mes presque 34 années en journalisme, la vie m’a permis de rencontrer et d’interviewer des milliers d’athlètes.

Des spectaculaires et des plus prudents, des armoires à glace et des poids plumes, des riches et des pauvres, des marginaux, des calmes et des surexcité(e)s, des braves et des tire-au-flanc, des enfants à papa et à maman, des timides et des sans-gênes, des casse-cous, des surdoué(e)s et même des artistes quand on se donne la peine de bien regarder.

Mais parmi tout ce vaste éventail d’amuseurs publics (parce que oui les athlètes ont le pouvoir de divertir les foules), il y en a seulement une poignée qui est parvenue à laisser une empreinte indélébile dans ma valise de souvenirs.

Monica Boudreau est la dernière en date.

Les paroles qui servent de prémisse à ce texte ont justement été écrites par elle. Pour tout vous dire, c’est le genre de truc qu’elle m’envoie de temps à autre en privé, via Messenger, depuis notre rencontre à Pont-Rouge en septembre.

Au départ, j’ai cru que c’était sa façon de me dire qu’elle était en train de gagner son combat. Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai compris qu’elle cherchait plutôt à immortaliser par écrit le quotidien de ses neuf derniers mois. Elle m’a donc gratifié de l’honneur, comme elle l’a sans doute fait pour ses ami(e)s les plus proches, d’assister un brin à l’accouchement de sa seconde vie.

Mais avant d’aller plus loin, laissez-moi d’abord vous présenter cette athlète d’exception qui a grandi à Beresford.

Monica Boudreau sur sa moto avec ses enfants Raphaël et Chloé. – Acadie Nouvelle: Robert Lagacé

En fait, si le nom de Monica Boudreau ne vous dit rien c’est parce que vous en avez manqué un bon bout dans l’histoire du sport féminin au Nouveau-Brunswick. Elle est, sans l’ombre d’un doute, l’athlète la plus multidisciplinaire qui soit en Acadie. En comparaison, même Bruno Richard, qui pratique pourtant le sport au pluriel, a l’air d’une patate de salon. Olivier Babineau est probablement le seul qui puisse se vanter d’être aussi touche-à-tout que Monica.

Pensez à un sport et il y a de fortes chances qu’elle l’ait pratiqué de façon compétitive. Tennis, soccer et vélo de montagne aux Jeux de l’Acadie sous les couleurs de la région Chaleur, hockey, soccer et rugby avec les Rebelles de l’École secondaire Népisiguit, cross-country, hockey, soccer et basketball dans l’uniforme des Aigles Bleues de l’Université de Moncton, puis soccer avec le Rouge et Or de l’Université Laval.

Tout ça, c’était avant de se retrouver sur le marché du travail.

Depuis, tout en poursuivant le hockey et le soccer, elle a ajouté à son tableau de chasse le patinage extrême sur glace (Red Bull Crashed Ice d’Ottawa en 2016), le patinage extrême à roues alignées (6e dans le skate cross lors des Mondiaux présentés en Chine en 2015), le patinage à neige (5e à la compétition de Sugarloaf en 2018 alors qu’elle venait d’apprendre qu’elle avait le cancer), la planche à neige et le moto-cross.

Cette militaire de carrière est tellement une bonne athlète qu’elle a été choisie en 2017 la meilleure joueuse de soccer de la base de Valcartier, la joueuse la plus utile aux Championnats régionaux de soccer et la joueuse la plus utile lors des Championnats canadiens de soccer des forces armées. Vous aurez compris qu’elle fait bien sûr partie de l’équipe nationale de soccer au sein des forces armées.

Et savez-vous ce qu’elle fait dans ses temps libres, outre passer du temps de qualité avec ses deux trésors, Chloé, 6 ans, et Raphaël, qui aura 5 ans ce samedi? Elle apprend à jouer de la guitare et elle escalade des montagnes avec ses amies. Depuis février, elle a gravi quatre montagnes, soit le Mont Xalibu, en Gaspésie, de même que les monts Haystack, Lincoln et Lafayette dans l’État du New Hampshire.

Sinon, elle a aussi continué à pratiquer le soccer et le moto-cross sans l’aspect compétitif.

«C’est sûr que j’ai ralenti le rythme, mais je n’ai jamais arrêté de bouger. Par exemple, bien que je ne pouvais pas disputer de matchs de soccer, j’ai quand même pris part à la majorité des entraînements. Et pour le moto-cross, je me suis permis quelques sorties. C’est sûr que la compétition me manque, mais j’ai vite réalisé que ce n’est pas tout le monde qui a eu la chance de faire du moto-cross tout en faisant de la chimio. J’ai vraiment apprécié chacune de mes petites randonnées avec ma Yamaha 250», raconte celle qui a été initiée au sport par son père Michel.

Monica Boudreau, Chloé et Raphaël. – Acadie Nouvelle: Robert Lagacé

Pour la taquiner, je lui dit que nous sommes chanceux qu’elle n’ait pas tenté sa chance dans les sports de combat.

«S’il avait fallu que je pratique le judo, le karaté ou la lutte, les gars en auraient mangé des maudites à l’entraînement. J’ai beaucoup trop d’énergie pour ça. Et je suis bien trop compétitive», m’a-t-elle rétorqué en riant aux éclats.

L’annonce de la maladie

C’est le 19 février que cette boule d’énergie a découvert qu’elle avait un cancer du sein.

Dès que j’ai appris son état, au printemps, j’ai aussitôt eu envie de lui parler. Je voulais savoir comment une jeune femme de 32 ans (elle en aura 33 le 6 décembre), sportive jusqu’au fond de son âme, faisant attention à ce qu’elle mange et ayant le sentiment d’être à l’abri de la malade, vivait pareille épreuve.

J’ai néanmoins mis quelques semaines avant de lui proposer d’aller la rencontrer chez elle à Pont-Rouge. Principalement par pudeur. J’ai beau avoir eu l’opportunité de raconter le cheminement dans leur maladie de quelques personnes admirables, je pense au chanteur country Steeve LeBreton ou encore aux athlètes Marie-Ève Maltais et Sophie Perron, ça n’en est pas moins peu évident de demander à quelqu’un de s’ouvrir tel un livre sur un sujet aussi intime.

Ce n’est qu’une fois avoir vu comment elle négociait avec la situation, sur sa plateforme Facebook, que je me suis décidé de l’aborder. Pour tout vous dire, c’est plutôt après avoir regardé une vidéo où on la voit se faire raser le coco par ses enfants. Une vidéo qui m’a à la fois conquis et confirmé que Monica avait quelque chose à dire. Une leçon de vie à communiquer.

Cette fille-là, me suis-je dit, est une vraie rough and tough comme on aimait surnommer les durs à cuire dans ma jeunesse. Malgré la maladie, elle continuait de croquer dans la vie. Sans condition. Sans oublier que chaque vidéo ou photo publiée est une raison de plus d’aller chercher ma ration de cet extraordinaire sourire qu’elle affiche gratuitement.

Monica Boudreau avec son garçon Raphaël. – Acadie Nouvelle: Robert Lagacé

Je me présente donc chez elle le 3 septembre, au lendemain de son déménagement dans une nouvelle maison, pas très loin de l’ancien domicile. Étonnamment, il ne reste plus grand-chose à dépaqueter. Il faut dire qu’ils étaient une quinzaine la veille pour mettre la main à la pâte.

Je n’ai pas encore enlevé mes chaussures que Raphaël décide de me faire visiter la maison. Il a également tenu à ce que je fasse la connaissance de son poisson qu’il tentera d’attraper en plongeant sa main dans le petit bocal. Le poisson, pas fou, s’est immédiatement réfugié au fond. J’aurais fait la même chose. Claudette, la grand-maman, me confie alors que Raphaël est le portrait craché de sa mère au même âge. Un enfant hyperactif et casse-cou. Honnêtement, j’avais deviné avant même l’explication.

Je fais aussi la connaissance de Chloé, l’aînée. Elle, c’est une véritable voleuse d’image. C’est simple, la caméra l’adore.

Et comme leur mère, Raphaël et Chloé aiment le sport et se tirent déjà fort bien d’affaire dans le soccer mineur. Pour nous permettre de discuter, Claudette décide d’aller jouer dehors avec les enfants. Ou plutôt d’aller jeter un oeil sur le jardin appartenant aux anciens locataires.

«J’ai appris que j’étais malade en février quand j’ai découvert une petite bosse sur mon sein gauche, me dit Monica d’entrée de jeu. Je n’ai jamais été le genre à voir régulièrement mon médecin, mais là je me suis dit qu’il fallait que je fasse vérifier ça. Rendu chez le docteur, tout a déboulé.»

«Au début, ç’a été de l’incompréhension. Pourquoi moi, qui suis la fille la plus sportive au monde? Qu’est-ce que j’ai fait de mal? Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Mais ça n’a duré à peu près qu’une journée. Bien sûr, j’avais encore beaucoup de questions sans réponse, mais j’ai décidé de ne pas m’apitoyer sur mon sort. De toute façon, ça ne donne rien. Je suis donc très vite retombée sur mes pieds.»

«Les médecins voulaient m’opérer dès le 1er mars. Mais comme je n’avais pas toutes les réponses à mes questions à savoir quel genre d’opération je préférais, j’ai plutôt opté de commencer avec la chimiothérapie. J’ai subi 16 traitements au total et j’ai eu ma dernière chimio le 22 août. Comme j’ai bien répondu à tous les traitements et que je voulais éviter une récidive, j’ai finalement opté pour une mastectomie complète.»

Monica sera finalement opérée le jeudi 11 octobre, un mois après notre rencontre à Pont-Rouge. C’est par Messenger, trois jours plus tard, qu’elle m’a annoncé: «Tout a bien été. J’ai eu une mastectomie complète bilatérale avec reconstruction immédiate». Elle a accompagné son mémo d’un emoji bras-et-bicep.

Je me souviens d’avoir poussé un énorme «yes» devant mon écran.

Claudette, Chloé et Raphaël

Dans le film des neuf derniers mois de Monica Boudreau, sa mère Claudette et ses enfants Chloé et Raphaël ont évidemment été des acteurs de premier plan. Idem pour sa soeur Lisabelle et son père Michel.

Claudette, Chloé, Monica Boudreau et Raphaël. – Acadie Nouvelle: Robert Lagacé

Comme Monica est une mère monoparentale, lorsque sa présence s’avérait nécessaire, Claudette rappliquait immédiatement. En fait, elle n’a pas cessé de faire l’aller-retour Beresford-Pont-Rouge. Soit pour faire la popote, ou encore pour s’occuper des enfants pendant que Monica devait se reposer de ses traitements.

– Votre fille, c’est tout un numéro hein, que je lui ai dit une fois que nous avons eu l’occasion de dialoguer sans la tornade Raphaël.

«Oh oui, lance-t-elle en riant. C’est beau de la voir aller. Le fait qu’elle a décidé de faire face au cancer de cette façon a beaucoup aidé. En même temps, je n’ai pas été surprise du tout qu’elle réagisse comme ça. Ma fille a toujours été casse-cou et elle m’a souvent inquiété. Mais je savais qu’elle allait combattre. Je crois d’ailleurs que ce qu’elle a fait est la façon de le prendre. Dès le début, elle disait que la vie devait continuer. Elle ne se voyait pas diminuée ou encore arrêtée.»

Pendant que Claudette retourne auprès de Raphaël et Chloé, je demande à Monica de m’expliquer pourquoi elle a consacré autant de temps à expliquer chacune des étapes de sa maladie à ses enfants.

«Je trouvais important qu’ils sachent ce que je vivais. Ça n’a pas toujours été évident, mais je ne voulais rien cacher. Je leur ai expliqué pourquoi j’étais malade et pourquoi j’étais souvent fatiguée. J’ai tenté de les impliquer dans tout le processus afin d’éviter à ce qu’ils aient à subir un choc. Je ne voulais pas qu’ils découvrent mon état un matin en me voyant malade. C’est aussi pourquoi ce sont mes enfants qui m’ont rasé la tête. Nous avons fait ça comme un jeu. Ainsi, ils ne garderont pas un mauvais souvenir entre le moment où la maman avait des cheveux et celui où elle n’en avait plus. Nous avons tous les trois grandis ensemble avec tout ça.»

«Il y a différentes façons de réagir quand on apprend qu’on a le cancer. J’ai choisi de rester positive. Rapidement, j’ai voulu avoir le contrôle de la suite de mon histoire. Et je voulais que mon histoire soit belle. Je ne voulais pas être celle qui allait s’apitoyer sur son sort et se dire qu’elle allait mourir. J’ai donc fait confiance à la vie, j’ai attaqué le cancer avec toutes mes forces et j’ai gardé la tête haute. Il était hors de question de me faire avoir.»

Quand je lui ai fait remarquer qu’elle a abordé sa maladie comme si c’était une compétition, elle me gratifie aussitôt d’un autre magnifique sourire.

«Oui, il y a un peu de ça aussi. J’ai vu cette maladie comme une autre compétition que j’allais gagner», ajoute Monica, qui prévoit reprendre le travail après la période des Fêtes.

«Je dois cependant dire que j’ai aussi eu beaucoup de messages d’encouragements ces derniers mois. En passant, je n’avais jamais réalisé à quel point les gens me voyaient d’une certaine façon. Pas mal tous les gens qui m’ont écrit qu’ils m’avaient toujours vu comme une fonceuse et qu’ils savaient que j’allais gagner ma bataille. Ça m’a aidé. Chaque message était un coup de pied dans le derrière pour m’aider à continuer.»

Maintenant qu’elle est en rémission, elle compte également reprendre sous peu ses activités sportives. Elle projette d’ailleurs de prendre part à la prochaine compétition de patinage à neige au mont Sugarloaf.

«Ça va être mon retour officiel», mentionne-t-elle d’un ton décidé.

Vous savez quoi? À bien y penser, Monica Boudreau est une ode à la vie.

Claudette, Chloé, Monica Boudreau et Raphaël forment un clan bien soudé. – Acadie Nouvelle: Robert Lagacé