Francis Bezeau, le tireur d’élite miraculé

Du 18 au 22 juillet, Francis Bezeau prendra part à la réputée Rencontre impériale de Bisley, en Angleterre, une compétition annuelle de tir longue portée qui célèbre cette année son 150e anniversaire d’existence.

Tout cela est bien beau, mais au-delà de ce rassemblement de tireurs d’élite, il y a surtout l’histoire de Francis Bezeau qui mérite d’être racontée.

Son passé est tellement riche sur le plan dramatique que ça pourrait aisément faire l’objet d’un film.

L’Acadie Nouvelle, par la plume d’un ancien collègue (Serge Dionne), avait déjà eu l’occasion en 2013 de vous présenter un brin ce sympathique Lamèquois, peu de temps avant sa première participation à l’événement de Bisley.

Alors âgé de 59 ans, il y avait justement gagné l’or sur 900 verges dans la catégorie Admiral Hutton en classe TR. Ce qui n’est pas rien parce que ce surdoué de la gâchette ne comptait alors que trois ans d’expérience en compétition.

Sauf que la majorité des gens ignorent que sa décision de se lancer dans la compétition est le résultat d’un long rêve qui aura mis pas mal de temps à se réaliser. Et aussi l’aboutissement d’une longue réflexion après un drame qui n’avait rien de drôle.

L’entrevue a lieu dans un petit local aménagé dans le sous-sol, où se trouve tout son matériel de tireur d’élite. C’est également dans ce repaire qu’il fabrique ses balles.

– Acadie Nouvelle: Robert Lagacé

Né d’un père militaire (Onézime Bezeau, vétéran de la Seconde Guerre mondiale) et d’une mère britannique (Elizabeth Baker), Francis Bezeau, le 8e d’une fratrie de 15 enfants, a développé sa passion pour les carabines dès l’adolescence.

Avec le temps, il se lance en affaires et ouvre une boutique de chasse et pêche (Bezeau Armurier), qui fera partie du paysage pendant de 25 ans. Comme il s’intéresse déjà à la compétition, il approche à la fin des années 1990 un certain Marius DeChamplain, un tireur d’élite de Rimouski reconnu mondialement, afin qu’il lui apprenne quelques trucs dans l’art du tir à la carabine longue distance.

«J’étais déjà très intéressé à la compétition, mais je ne connaissais rien là-dedans. J’ai alors rencontré Marius DeChamplain qui m’a tout montré. Il m’a expliqué comment je devais composer avec la pression atmosphérique, les vents, etc. J’ai tout appris ce qu’il fallait savoir pour comprendre comment et pourquoi un boulet parvient à parcourir autant de distance afin d’atteindre un but précis», raconte Francis Bezeau.

Malheureusement, comme il n’y a pas de compétitions dans le Nord et qu’il n’a pas les moyens pour se déplacer dans le sud de la province où se tiennent la plupart des tournois, il mettra son projet en veilleuse et se contentera de continuer à pratiquer son art au champ de tir de Lamèque.

Puis, le 22 janvier 2005, c’est le drame dont je vous parlais en début de texte. Sa vie bascule dans un accident de voiture à Saint-Isidore. Il subit 16 fractures et on doit lui faire pas moins de 260 points de suture. C’est sans oublier qu’il est resté dans le coma pendant 18 jours. Au total, il séjournera 90 jours à l’hôpital. Pour Francis, il y a eu l’avant 22 janvier et l’après.

«Le temps que j’ai été dans le coma, les gens disaient que j’allais décéder ce jour-là. Le lendemain, ils disaient que ça allait être dans quelques heures, sinon le lendemain. Que ce soit mon médecin, le psychologue ou les proches, tout le monde disait que c’était mieux que je ne revienne pas en raison d’un gros coup à la tête que j’avais reçu», me lance Francis avec un brin d’émotion dans la voix.

«Mais je me suis finalement réveillé. Et encore aujourd’hui, je crois que je suis un miraculé. Je suis convaincu que ce sont les prières qui m’ont ramené à la vie», révèle ce grand croyant qui n’hésite jamais pour aller donner un coup de main à l’église de Lamèque.

«Est-ce que je suis revenu correct? D’après moi oui, mais eux (les médecins) me disent que non. Selon eux, quand tu as reçu un coup à la tête comme moi, c’est sûr et certain qu’il y a quelque chose. D’ailleurs, d’après des tests subis à Bathurst, ils voient toujours dans ma tête les endroits où ç’a saigné après l’accident», confie-t-il.

Obligé de fermer sa boutique de chasse et pêche, Francis Bezeau reprend néanmoins tranquillement ses activités au champ de tir. Son gagne-pain a disparu, mais pas son rêve.

«Après mon accident, comme je ne pouvais pas travailler, j’ai mis plus de temps à l’entraînement», indique-t-il.

Enfin, pendant l’été de 2010, il prend part à ses premières compétitions. Les succès seront quasi immédiats. À un point tel qu’il a perdu depuis longtemps le compte de ses victoires.

Selon Francis Bezeau, pour devenir un bon tireur d’élite, il faut posséder les bonnes aptitudes. Dans son cas, avec le recul, il croit qu’il possédait ce talent dès l’adolescence.

«Très jeune, j’ai vite découvert que j’étais en mesure de voir apparaître d’assez loin les trous des balles dans une cible. J’ai toujours eu une excellente vision. J’avais aussi l’avantage de savoir lire la vitesse du vent. J’avais appris ça en allant à la pêche en haute mer avec mon père. Aujourd’hui, je peux te dire la vitesse du vent à deux ou trois kilomètres près seulement en regardant la queue d’un drapeau flotter», dit-il.

Un autre aspect qui n’est pas à dédaigner c’est de savoir comment contrôler sa respiration.

«Quand tu tires, il faut que tu sois capable de faire le vide. D’être aussi en mesure de contrôler ton système nerveux. Tu dois éviter de faire un geste qui pourrait déranger l’arme. Je me vois comme l’exécutant de l’arme. Me coucher au sol avec mon arme, c’est comme me coucher le soir en relaxant sur l’oreiller. Je suis dans le même état d’esprit. C’est important d’être détendu pour presser sur la gâchette», explique-t-il.

À 3000 pieds (914,4 mètres), Francis Bezeau est capable d’atteindre le tout petit cercle qui se trouve au centre de la cible. Ce petit cercle est surnommé le V. Pour un tireur d’élite, une partie parfaite consiste à atteindre le V à chaque coup.

«J’ai réalisé quelques parties parfaites jusqu’ici, dont celle à Bisley en 2013 qui m’a permis de remporter l’or. Une partie parfaite, pour un tireur, c’est comme un trou d’un coup au golf. Ce n’est pas si évident que ça parce que tu dois composer avec plusieurs facteurs, dont le vent», mentionne celui dont le frère cadet Michel, ex-militaire comme le paternel, est aussi réputé pour être plus qu’habile à la carabine.

Comme si le destin n’avait pas été suffisamment dur avec lui, Francis Bezeau a bien failli ne pas pouvoir se rendre à Bisley cette année. La raison? Un cancer de la prostate dont il est finalement venu à bout.

«Il n’y a plus de trace du cancer, alors j’ai décidé de reprendre la compétition. Bien sûr, je fatigue plus vite et j’aurais besoin d’un nouveau genou, mais sinon ça va bien», souligne-t-il en souriant.

Comme dirait l’autre, ce gars-là n’est pas tuable.

Notons que pour ce troisième tournoi à Bisley (il y avait été aussi en 2015), Bezeau sera accompagné de trois autres Néo-Brunswickois, soit Ken Kyle, de Moncton, Gordon Holloway, de Fredericton, et Adam MacDonald, de Hanwell.

Un porte-bonheur appelé Marie-Hélène

En compétition, Francis Bezeau est toujours accompagné de sa conjointe Marielle Beaulieu. Elle le suit vraiment partout. Non seulement elle est sa partisane numéro 1, mais elle l’aide aussi à trimballer l’équipement nécessaire pour son sport.

Mais depuis juillet 2013, date de sa première Rencontre impériale à Bisley, le Lamèquois profite également de ce qu’il surnomme son porte-bonheur. Il s’agit d’une photo de Marie-Hélène Gauvin, incrustée sur la crosse de sa carabine.

Marie-Hélène est une jeune fille de Pointe-Canot qui, en décembre 2012, est décédée en compagnie de trois autres jeunes de la Péninsule acadienne dans un malheureux accident à Tracadie.

«Marie-Hélène faisait partie des cadets et elle faisait déjà de la compétition de tir. Elle venait souvent à la maison puisqu’elle était amie avec ma fille. Elle en profitait pour venir voir mon équipement. Son rêve était d’aller à Bisley», indique Francis Bezeau.

«Avant mon départ pour Bisley en 2013, j’ai demandé à la famille de Marie-Hélène si je pouvais placer une photo de celle-ci en médaillon sur ma carabine afin qu’elle puisse venir à moi à Bisley. Marie-Hélène me suit depuis partout où je vais. Et je crois sincèrement qu’elle me porte chance», révèle celui qui est commandité par l’Association Chasse et Pêche de l’Île Lamèque.