Le jour où Joe Haché a dit non à Scotty Bowman

Peu d’athlètes de la Péninsule acadienne ont marqué l’imaginaire des gens comme l’a fait le hockeyeur Joe Haché. De 1955 à 1976, grâce à son coup de patin explosif et à ses habiletés offensives bien au-dessus de la moyenne, l’Acadien de Saint-Isidore a su immortaliser son nom à jamais dans l’histoire des légendaires Papermakers de Bathurst.

Son brio lui a d’ailleurs permis d’être intronisé au Temple de la renommée sportive du Nouveau-Brunswick en 1986, de même qu’au Mur de la renommée sportive de Bathurst en 1987, avec ses coéquipiers des Papermakers qui ont remporté la coupe Hardy au printemps 1971. Il a aussi été immortalisé au Mur de la renommée sportive de Bathurst comme athlète en 1997.

Rien ne laissait pourtant pas présager un tel cheminement sportif dans le cas de Joe. Il avoue même avoir appris à patiner un peu sur le tard, soit aux environs de 7 ou 8 ans. Il a justement une anecdote hilarante au sujet de ses premiers coups de patin.

«Mes frères Réal, Valier et moi avions décidé un bon jour de fabriquer nos propre patins. Nous avions d’abord coupé des morceaux de bois-franc sur lesquels nous avions placé nos lames qui étaient en fait des morceaux du sciotte de papa (Eustache). Puis, nous avions découpé des bouts du harnais du cheval pour attacher nos patins sous nos bottes. Papa était découragé quand il a vu ça», se remémore Joe en provoquant le fou rire de l’auteur de ces lignes.

C’est à 17 ans que Joe Haché fera ses débuts avec les Papermakers, lui qui s’était grandement développé lors des trois années précédentes avec le Collège Sacré-Coeur. À sa première campagne dans la Ligue senior de la Côte-Nord, il a évolué au sein d’un trio complété de Rollie Rossignol et Léonce Gaudet, deux Acadiens qui ont eu la chance d’évoluer chez les professionnels. Même que Rossignol, originaire d’Edmundston, a disputé 14 matchs dans la LNH avec les Canadiens de Montréal et les Red Wings de Detroit.

«J’ai joué mon premier match dans le vieil aréna de Dalhousie», s’exclame-t-il.

«Les Rangers avaient dans le temps un gars qui s’appelait Frank Morneau et il n’avait pas la réputation d’être un joueur propre. À ma première présence sur la glace, l’un de nos toughs, Earl Gus Cooper, a demandé un temps d’arrêt à l’arbitre puis il s’est tourné vers Morneau pour lui dire: ‘‘Le petit numéro 7, si tu le touches, tu vas mourir icitte à soir’’. Dans le temps, je comprenais pas tout ce qui se disait en anglais, mais cette fois-là j’ai tout compris», raconte Joe en riant aux éclats.

«C’était du gros hockey dans ce temps-là. De 1953 à 1960, la Ligue de la Côte-Nord permettait trois importés par équipe et c’était souvent des gars qui avaient joué chez les professionnels. On parle du temps où il n’y avait que six équipes dans la Ligue nationale et ça faisait en sorte que le niveau amateur était déjà très élevé», souligne-t-il.

«Il y avait aussi de la grosse argent qui circulait dans les années 1950. Je me souviens que notre gardien Jacques Monette, chez qui je vivais en pension, touchait 325$ par semaine avec les Papermakers. Tous les locaux comme moi, nous avions 15$ après une victoire et 10$ quand nous perdions. Nous touchions déjà 45$ par semaine en travaillant au moulin et si nous gagnions nos trois matchs dans la semaine ça faisait en sorte de doubler notre salaire. C’était de la belle argent dans le temps», se rappelle-t-il.

En 1957-1958, alors que Hachey est âgé de 19 ans, un recruteur du Restigouche lui propose de prendre part au camp d’entraînement des Canadiens de Hull-Ottawa. Deux Néo-Brunswickois de Campbellton sont également de l’aventure, soit Dick Dawson et Nick Murray.

«C’était pour moi une façon de mettre le pied dans la porte de l’organisation des Canadiens de Montréal, dit-il. Je me suis donc retrouvé là à l’automne de 1957 et Scotty Bowman était l’entraîneur-chef. Au début, j’avais l’espoir de me rendre jusqu’à la Ligue nationale. Parmi mes coéquipiers, il y avait Bobby Rousseau, Gilles Tremblay, Ralph Backstrom et Jean-Claude Tremblay. J’évoluais dans un trio en compagnie de Rousseau et Terry Gray qui a lui aussi fini par jouer dans la LNH», dit-il.

«J’étais toutefois en amour avec une fille de Bathurst et je passais mon temps au téléphone avec elle. Je m’ennuyais. Et puis j’avais aussi un job assuré au moulin. Je suis finalement resté avec le club deux mois et j’ai fini par dire à Scotty Bowman que je voulais m’en aller. C’est comme ça que mon hockey junior s’est terminé. Je l’ai regretté ensuite, mais j’ai rapidement tourné la page. J’ai quand même eu une belle carrière amateur», affirme celui qui excellait également au baseball. Il détient d’ailleurs toujours le record de quatre circuits dans un même match dans la Ligue senior du Nouveau-Brunswick.

Il retourne donc avec les Papermakers où il remportera au fil des ans plusieurs titres provinciaux et des Maritimes, ainsi que la coupe Hardy en 1971. Il s’assurera aussi de quelques championnats des pointeurs.

Quand on lui demande de nous raconter son plus beau souvenir dans le hockey, la coupe Hardy est évidemment en tête de liste. Il chérit particulièrement son but gagnant en deuxième période de prolongation lors de la finale contre les Red Wings de Rosetown, un club de la Saskatchewan.

«Je me souviendrai toujours de ce but. Nous étions en avantage numérique et Marcel Coulombe a gagné la mise au jeu et la rondelle s’est retrouvée devant moi. J’ai décoché un tir frappé qui a déjoué le gardien adverse dans le haut du filet. J’étais tellement content que j’ai garroché mon bâton dans les airs et je crois qu’il n’est jamais retombé depuis», image-t-il en riant.

Notons que les frères Ouellette, Lou et Paul, Bob DeGrâce, Art Mallais et Mike Hachey étaient parmi les autres éléments de premier plan des Papermakers lors de la fameuse conquête de 1971.

Quand je lui demande pourquoi il a décidé de devenir défenseur au milieu des années 1960, il répond simplement qu’il voulait arrêter de se faire blesser.

«Après 10 ans comme attaquant dans le hockey senior la garantie était finie, mentionne-t-il en riant.

«Les adversaires cherchaient toujours à me faire mal. Je me suis d’ailleurs fait casser le nez à quelques reprises. Ç’a pas pris de temps que je n’avais plus le nez pour aller à Hollywood», poursuit-il avec humour.

«Je me suis aussi fait casser la mâchoire, en plus de subir plusieurs autres blessures aux jambes», ajoute-t-il.

Aujourd’hui âgé de 82 ans, Joe Haché en paraît aisément 15 de moins.

«J’ai toujours pris soin de ma santé. Aujourd’hui, je suis ce qu’on peut appeler un vieux char en bonne condition. J’ai arrêté de jouer dans la Ligue oldtimer à 76 ans. Je me débrouillais encore pas si pire, mais je trouvais ça de plus en plus difficile de me trouver dans les coins de patinoire avec les petits jeunes de 35 à 40 ans. Je n’ai toutefois jamais arrêté de patiner. Jusqu’à ce que la pandémie vient tout arrêter, je patinais encore trois fois par semaine», indique-t-il.

Le confinement l’empêche aussi d’aller faire des spectacles de musique dans les foyers de soin. Croyez-le ou non, Joe Haché se débrouille très bien au piano, à l’accordéon, à la guitare, à la mandoline, au violon et à l’harmonica.

«Nous sommes tous en mesure de jouer d’au moins un instrument chez les Haché. J’ai joué dans plusieurs orchestres avec le temps. J’aime particulièrement jouer du country, des reels et des polkas. Je peux aussi bien chanter du Hank Williams et du Johnny Cash que du Donat Lacroix ou du Calixte Duguay. J’adore ça», révèle-t-il.

Une autre chose qui l’ennuie énormément c’est de voir ses coéquipiers de la première heure disparaître au fur et à mesure.

«De ma première saison avec les Papermakers il n’en reste plus que quatre. Il n’y a plus que moi, Paul Melanson, John MacDonald et Claude Duguay qui sont vivants», confie-t-il.