Jeff LeBlanc, le premier joueur des Alpines de Moncton

David-Alexandre Beauregard, Pierre Dagenais et Sébastien Roger ont beau avoir davantage marqué l’imaginaire des gens par leurs exploits offensifs, il n’en demeure pas moins que Jeff LeBlanc est le premier hockeyeur associé à l’histoire des Alpines de Moncton dans la LHJMQ.

Nous sommes le mardi 2 mai 1995 et la Ligue nationale vient tout juste de compléter sa saison régulière, un calendrier écourté à 48 matchs en raison d’un lock-out décrété l’automne précédent.

Toutefois, ce jour-là, on retient particulièrement la pé-peine des partisans des Canadiens de Montréal qui ont vu leurs favoris être exclus des séries éliminatoires pour la première fois en 25 ans.

C’est sans oublier que les Nordiques de Québec, en dépit d’une spectaculaire saison – deuxième au classement général derrière les Red Wings de Detroit -, font les manchettes au sujet d’une rumeur de plus en plus persistante envoyant l’équipe à Denver, au Colorado.

Et tout ça se déroule en plein cœur de la finale de la coupe du Président qui oppose le Titan du Collège Français de Laval et les Olympiques de Hull, dirigés respectivement par Michel Therrien et Robert Mongrain.

La veille, dans le brouillard du très humide Centre Robert-Guertin, le Titan a triomphé 6 à 3 pour réduire l’écart à 2-1 dans une série que les Olympiques remportent néanmoins en cinq matchs. Notons que Gordie Dwyer y a savouré le championnat en compagnie, entre autres, de José Théodore, Peter Worrell et Sébastien Bordeleau.

Bref, c’est le soir du mardi 2 mai que la LHJMQ présente son encan consacré aux joueurs des Maritimes et des États-Unis. Le repêchage midget, le «vrai», suivait un mois plus tard.

Les Alpines de Moncton, qui se sont vu octroyer une concession peu avant Noël, possèdent le tout premier choix et ils jettent leur dévolu sur Jeff LeBlanc, un blondinet défenseur de 6 pieds 1 pouces et 175 livres développé par l’équipe midget AAA de la municipalité, les Flyers.

Âgé de 15 printemps, LeBlanc porte aussi bien dire déjà l’étiquette de futur joueur de la Ligue nationale tellement il fait l’unanimité auprès des recruteurs du junior majeur à travers le pays.

Précisons qu’en 1995, si les hockeyeurs de la Nouvelle-Écosse font désormais partie du territoire de la LHJMQ depuis l’entrée en scène des Mooseheads de Halifax l’année précédente, les joueurs des trois autres provinces de l’Atlantique ont encore l’option de choisir la ligue où ils veulent jouer.

C’est grâce à ce règlement, qui deviendra caduc dans les mois suivants, que Luc Belliveau, fils de Pierre (Pete) Belliveau, l’ancien entraîneur-chef des Aigles Bleus de l’Université de Moncton, opte pour l’OHL. Il se retrouvera avec les Centennials de North Bay qui en font leur sélection de premier tour. Idem pour un autre Néo-Brunswickois, Tyson Flinn, également repêché en première ronde par les Wolves de Sudbury.

Plus jeune que Belliveau et Flinn, LeBlanc est encore plus populaire puisqu’une dizaine d’équipes de l’OHL lui font sérieusement de l’œil. Évidemment, le directeur général et entraîneur-chef des Alpines, Lucien DeBlois, est lui aussi fort actif. Pas question de laisser aller un joueur local aussi bien coté. Après mûres réflexions avec la famille, LeBlanc finit par céder à l’invitation des Alpines.

«Avec le recul, la OHL aurait peut-être été une meilleure option pour moi, compte tenu du genre de joueur que j’étais, affirme LeBlanc. J’étais un joueur défensif qui excellait surtout en désavantage numérique. J’ai finalement choisi la LHJMQ parce que je croyais que ce serait mieux pour mon développement de rester à la maison.»

«Et puis, le fait que mon père Louis était un grand partisan des Canadiens et que Lucien DeBlois était justement un ancien du CH a aidé un peu», finit-il par échapper en s’accompagnant d’un petit rire.

Des péripéties marquantes

S’il s’attendait bien sûr à ce que les victoires soient rares pour cette première saison, jamais LeBlanc n’a envisagé de vivre les péripéties qui marqueront les mois suivants.

Après que l’équipe ait évité de très près la faillite à la mi-novembre, le président John Graham remet sa démission et vend ses parts dans l’équipe à des investisseurs locaux. On apprend par ailleurs que l’équipe est déjà dans le rouge de 400 000$.

«On gérait l’équipe comme s’il s’agissait des Canadiens de Montréal, mais nous ne sommes qu’une formation junior», a mentionné le président par intérim Clarke Buskard à La Presse canadienne.

«Je suis quelque peu embarrassé, a pour sa part admis le président de la LHJMQ Gilles Courteau, toujours à La Presse canadienne. Nous étions convaincus que Moncton serait une bonne ville de hockey et je continue de le croire.»

LeBlanc se souvient très bien de cette période trouble.

«Il ne doit pas y avoir beaucoup d’équipes qui ont vécu une saison comme la nôtre, confie-t-il. À un moment donné l’équipe n’avait plus d’argent et Lucien avait rempli sa carte de crédit. C’était rendu qu’il payait tout de sa poche, les bâtons, le ruban gommé, la bouffe, l’hôtel, tout. Il fallait quêter des bâtons aux autres équipes pour jouer nos matchs. C’était gênant. Nous étions censés vivre notre rêve de jouer dans le junior majeur. Les vétérans en ont eu assez et ils ont organisé une réunion.»

«Nous étions alors à Beauport et les gars ne voulaient pas se rendre à Chicoutimi pour le match suivant si la ligue ne trouvait pas une solution. Je me souviens que Martin Latulippe a appelé Gilles Courteau pour lui dire que nous n’allions pas jouer la partie à Chicoutimi. J’ose à peine me demander ce qui serait arrivé s’il y avait eu les médias sociaux dans le temps. L’histoire des bâtons, c’est drôle aujourd’hui. Mais ça l’était moins dans le temps», raconte LeBlanc.

L’équipe sera finalement prise en tutelle par la LHJMQ et éventuellement vendue à Robert Irving qui, assez rapidement, en fera l’une des organisations les plus solides au pays.

«Même si ç’a été une saison très difficile, j’ai beaucoup appris malgré tout. Veux, veux pas, ça forge le caractère quand tu vis des choses comme ça. J’ai entre autres appris plein de choses à ne pas faire quand tu diriges un club de hockey. Lucien DeBlois et Roland Collette ont été extraordinaires pour les joueurs. Lucien est d’ailleurs l’un de mes entraîneurs préférés. Il m’a toujours bien traité et avec respect», souligne Jeff LeBlanc, qui s’est ensuite recyclé comme entraîneur dans la Ligue junior des Maritimes (LHM).

Il a d’abord dirigé les Commandos de Dieppe, puis les Ramblers d’Amherst. Depuis deux ans, LeBlanc se concentre uniquement sur son rôle de directeur général avec les Ramblers.

En bref…

Jeff LeBlanc est l’un des cinq joueurs à avoir disputé les premiers matchs locaux de l’histoire des Alpines et des Wildcats. Les quatre autres sont Weston Fader, Sébastien Roger, Stephen Quirk et Jonathan Coursol. Néanmoins insatisfait de son utilisation, l’Acadien finira par demander une transaction à Bill Riley, qui avait succédé à DeBlois pour le double rôle de directeur général et entraîneur-chef de l’équipe. Il sera finalement cédé aux Voltigeurs de Drummondville en retour d’un choix de première ronde lors du repêchage qui suivra (Jonathan Gauthier), et d’une sélection de 5e tour que les Wildcats refileront plus tard au Drakkar de Baie-Comeau. «Comme j’étais un joueur local, il y avait une pression supplémentaire qui accompagnait ma sélection au premier rang l’année d’avant. Je n’avais alors que 15 ans et je n’étais mentalement pas prêt pour vivre ça. Cette pression est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont poussé à demander un échange. Les gens croyaient que j’allais devenir un Bobby Orr, alors que j’étais un défenseur robuste à caractère défensif», rappelle LeBlanc…

Séries éliminatoires incluses, Jeff LeBlanc a disputé un total de 243 rencontres pendant ses quatre saisons dans la LHJMQ avec les Alpines, les Voltigeurs de Drummondville et les Remparts de Québec. Il a totalisé neuf buts et 30 mentions d’aide pour 39 points, en plus d’accumuler l’impressionnant total de 1146 minutes de pénalités. «J’ai quand même eu une belle carrière junior et ça m’a aussi permis de prendre part à un camp d’entraînement de la LNH en 1998 avec les Islanders de New York. J’ai pu fréquenter plusieurs bons joueurs comme Zigmund Palffy, Zdeno Chara, Trevor Linden et Eric Brewer. Mike Milbury était l’entraîneur. Ça avait été une belle expérience», indique-t-il…

Parmi ses anecdotes favorites avec les Alpines, Jeff LeBlanc se souvient d’un match préparatoire disputé à Beauport contre les Harfangs. «Nous étions en plein camp d’entraînement et je me suis battu deux fois contre Jimmy Provencher, un grand attaquant de 20 ans des Harfangs. Il n’y a pas vraiment eu de gagnant dans les deux combats. La deuxième fois, le capitaine Martin Latulippe s’est dirigé vers le banc des pénalités pour dire à Provencher: «Heille, réalises-tu que tu viens de te battre deux fois avec le plus jeune joueur de la ligue?’’. J’avais beaucoup apprécié ça de la part de Martin. Pour le jeune de 15 ans que j’étais, ça m’avait donné confiance. C’était vraiment du leadership», se remémore LeBlanc…

Un autre beau souvenir de LeBlanc avec les Alpines est une partie disputée le 2 février 1996 à l’aréna J.-Louis-Lévesque contre les Prédateurs de Granby, les éventuels gagnants de la coupe Memorial quelques mois plus tard. «Granby avait un club paqueté avec des gars comme Francis Bouillon et Georges Laraque. Le Colisée n’était pas disponible ce soir-là et nous avons dû jouer notre match sur la glace des Aigles Bleus. C’était spécial parce que même s’il y avait pas mal le même nombre de spectateurs qu’au Colisée, ça donnait l’impression que c’était plus plein que d’habitude. L’ambiance était différente et bien meilleure. Ç’a été l’un de nos meilleurs matchs ce soir-là. Nous avons perdu par un but (6 à 5). C’était quand même quelque chose de faire ça contre une si bonne équipe. Après tout, nous n’étions qu’un groupe de recrues avec les rejets des autres équipes. Nous avions de bons joueurs, mais il n’y en avait pas assez», dit-il en riant…

NDLR: La série de textes sur les Alpines de Moncton se poursuit demain avec un entretien avec David-Alexandre Beauregard.