David-Alexandre Beauregard, l’homme de 100 000$

David-Alexandre Beauregard savait non seulement remplir le filet adverse, mais il a aussi marqué l’histoire de la LHJMQ comme très peu de hockeyeurs l’ont fait pendant le demi-siècle du circuit. Même que sans lui, à n’en point douter, la seule saison des Alpines de Moncton serait à des années-lumière d’avoir le même cachet.

Lorsque le directeur général Lucien DeBlois a sélectionné Beauregard au repêchage d’expansion, le vendredi 26 mai 1995, le Montréalais était déjà l’une des personnalités les plus connues de la LHJMQ.

Tous les amateurs de hockey connaissaient l’histoire de l’ancienne vedette du Laser de Saint-Hyacinthe qui, sept mois plus tôt, avait perdu son œil gauche à la suite d’un coup de bâton accidentel de Xavier Delisle, des Bisons de Granby. (NDLR: Les Bisons deviendront les Prédateurs au terme de la saison) Inutile de dire que la décision de ne pas protéger Beauregard n’avait pas été appréciée par les partisans du Laser. Le d.g. Sylvain Danis fait le drôle de pari de croire que les Alpines allaient lever le nez sur un joueur qui ne voyait plus que d’un œil. Beauregard avait pourtant prouvé à son retour au jeu, un peu plus de deux mois après sa blessure, qu’il n’avait pas perdu sa touche offensive.

D’ailleurs, quelques jours avant l’encan d’expansion, l’entraîneur-chef de l’équipe Jean-Pierre Comtois y avait été d’une étrange déclaration dans les pages de l’hebdomadaire Le Courrier.

«Dans le cas de Beauregard, nous croyons qu’il peut nous donner une saison de 80 points et espérons que Moncton ne le choisira pas pour les raisons que vous connaissez», avait confié Comtois.

Après la sélection de Beauregard, Lucien DeBlois, qui visiblement avait fait ses devoirs, dira à un journaliste du quotidien La Voix de l’Est: «Si nous avons choisi David-Alexandre Beauregard, ce n’était pas un coup de publicité. Il est un très bon joueur de caractère qui nous aidera tout de suite».

Beauregard connaîtra du succès dès ses débuts dans l’uniforme des Alpines. Après une première soirée d’un but et une passe dans un revers de 5 à 3 à Halifax, il enfile le but victorieux en prolongation dans un gain de 5 à 4 devant l’Océanic de Rimouski lors du match d’ouverture au Colisée.

«C’est fou comme les années ont passé vite», s’est exclamé le premier joueur étoile de l’équipe au téléphone.

«Ç’a pas de bon sens que mon passage à Moncton date depuis déjà plus de 25 ans. Je me souviens que ça avait été difficile comme saison. Il n’y avait personne dans les estrades. L’équipe n’avait pas d’argent et nous ne gagnions pas souvent. Malgré tout, je peux te dire que j’ai adoré mon séjour à Moncton. C’est juste dommage que M. Irving n’ait pas été là dès le départ comme propriétaire», mentionne-t-il.

«Je me rappelle que j’avais aussi développé une belle chimie sur la glace avec Martin Pouliot. L’autre gars dans le trio c’était un Russe (Mikhail Kazakevich). Il n’était pas mauvais. Je jouais facilement 25 minutes par match. Lucien m’envoyait tout le temps sur la glace. Ce n’était pas un problème, j’étais en forme dans le temps», dit-il en ricanant.

«Et malgré les défaites et les problèmes d’argent de l’équipe, l’ambiance était bonne. Les gars se tenaient parce que nous avions de bons leaders, mais surtout parce que Lucien était là pour nous. Il a même rempli sa carte de crédit pour que nous puissions continuer à jouer», se rappelle-t-il.

Une transaction historique

Au cours des 41 matchs disputés dans l’uniforme des Alpines, Beauregard enfilera pas moins de 34 buts et 61 points. L’équipe, qui a besoin de sous pour compléter la saison, prend la décision d’échanger leur joueur étoile au plus offrant. Parmi les clubs qui manifestent un intérêt certain, on retrouve les Cataractes de Shawinigan, les Saguenéens de Chicoutimi, les Harfangs de Beauport, les Prédateurs de Granby et les Olympiques de Hull.

Le mercredi 17 janvier, les Alpines passent à l’acte et échangent Beauregard aux Olympiques pour la rondelette somme de 100 000$. DeBlois parvient aussi à soutirer le jeune espoir Christian Daigle, qui deviendra plus tard un influent agent de joueur et qui est récemment décédé, un choix de première ronde et une sélection de huitième tour.

«J’ai été échangé pour la plus grosse somme d’argent dans l’histoire de la ligue et c’est un record qui ne sera jamais battu parce qu’ils ont passé un règlement interdisant ce genre d’échange par la suite», soutient Beauregard, qui a tenu à préciser que Georges Laraque a été pour sa part vendu à Granby pour 50 000$ quelques jours avant.

«Je me souviens très bien de la soirée où j’ai été échangé. J’étais dans le bureau avec Lucien et j’écoutais tout ce qui se disait. J’ai vécu ça comme une vente aux enchères. Il y avait plusieurs équipes qui négociaient pour m’avoir. À un moment donné, je crois que les Harfangs ont offert 50 000$, mais ce sont finalement les Olympiques qui ont gagné avec une offre finale de 100 000$. Le plus drôle c’est qu’ils n’avaient vraiment pas besoin de moi. Les Olympiques voulaient seulement empêcher les Harfangs de m’avoir», explique Beauregard.

Les Olympiques subiront finalement l’élimination en demi-finale face à ces mêmes Harfangs qui, à leur tour, seront éliminés en finale par Granby. Les Prédateurs ajouteront même une coupe Memorial à leur tableau de chasse en plus de la coupe du Président.

Et les Alpines, eux, grâce à Peter Nevin, un recruteur-chef qui avait du flair, utiliseront le choix des Olympiques pour repêcher un certain Simon Laliberté.

En bref…

Après une brillante saison midget AAA avec la formation de Montréal-Bourassa, où il avait compilé 30 buts et 68 points en 40 parties, Beauregard a vu le Laser le sélectionner au 44e rang (4e ronde) lors de l’encan de 1993. Auteur de 21 buts et 56 points en 59 duels à sa saison recrue, ça avait été suffisant pour convaincre les Sharks de San Jose de le repêcher en 11e ronde (271e au total) en juin 1994…

C’est le 16 octobre 1994 que David-Alexandre Beauregard a perdu son œil gauche pendant un match opposant le Laser de Saint-Hyacinthe aux Bisons de Granby. Ce que les gens ont toutefois oublié c’est que Beauregard a marqué un but au même moment que Xavier Delisle l’atteignait accidentellement au visage avec son bâton à mi-chemin au deuxième tiers…

Dans un scénario digne de Hollywood, on a d’abord cru pendant quelques semaines que la carrière de David-Alexandre Beauregard était terminée à la suite de son accident du 26 octobre. Pourtant, un mois plus tard il était de retour à l’entraînement et après des semaines de tergiversations il obtiendra le feu vert pour un retour au jeu le vendredi 13 janvier. Le même soir, il inscrit l’unique but des siens dans un revers de 4 à 1 face aux Foreurs de Val-d’Or…

Saviez-vous que même Maurice Richard avait parlé de Beauregard dans sa chronique publiée régulièrement dans le quotidien La Presse? Le 20 novembre, après avoir appris que le Montréalais avait recommencé l’entraînement avec ses coéquipiers, un mois après sa blessure, le Rocket avait entre autres écrit: «Je ne doute pas des bonnes intentions de Beauregard, mais je lui conseille d’abandonner l’idée de jouer dans la LHJMQ. Qu’il aspire à faire autre chose que le hockey dans sa vie». La semaine suivante, le grand Maurice récidivera en écrivant: «Pour moi, il est impensable de pratiquer un sport professionnel avec un seul œil et le hockey en particulier». N’en déplaise au Rocket, la suite prouvera que Beauregard a bien fait de poursuivre son aventure dans le hockey…

Dans une carrière professionnelle de 16 ans qui l’aura mené dans les villes de Kentucky (AHL), Wichita (CHL), Kansas City (IHL), Muskegon (UHL), Flint (UHL), Greensboro (ECHL), Charlotte (ECHL), Port Huron (UHL), Fort Wayne (UHL), Roanoke (UHL), Danbury (UHL), Tulsa (CHL), Manchester (EIHL), Valpellice (Italie) et Nottingham (EIHL), David-Alexandre Beauregard a totalisé pas moins de 589 buts et 502 mentions d’aide pour 1091 points en 1010 rencontres. Ajoutez à cela 34 filets et 32 passes pour 66 points en 73 matchs éliminatoires. Dans la LHJMQ, Beauregard a inscrit 112 buts et autant de passes pour 224 points en 190 parties…

David-Alexandre a évolué avec les Panthers de Nottingham de 2010 à 2013. – Gracieuseté

David-Alexandre Beauregard conserve un doux souvenir de sa famille de pension de Dieppe. «C’est avec les Alpines que j’ai vécu au sein de ma meilleure famille de pension dans le junior majeur. Gérard et Claudette Boucher étaient tout simplement incroyables. J’ai été très heureux chez eux. Je suis d’ailleurs resté en contact avec Gérard jusqu’à sa mort en 2017. J’ai justement une anecdote à te raconter à leur sujet. Je ne connaissais pas très bien les expressions acadiennes et un bon jour, Claudette m’a demandé ce que j’aimerais manger pour souper. Je lui avais dit que j’aimerais bien une bonne poutine. Elle m’a dit qu’il n’y avait pas de problème. Après l’entraînement au Colisée, je peux te dire que j’avais hâte d’arriver pour manger ma poutine. Mais en entrant dans la maison, je me suis demandé pourquoi je ne sentais rien. En plus, il n’y avait rien sur le feu. J’ai alors demandé à Claudette quand est-ce qu’on allait souper et elle m’a répondu que la poutine était dans le frigidaire. Je ne comprenais vraiment pas ce qui se passait et c’est là que j’ai découvert qu’une poutine en Acadie était en fait une patate farcie. Comme ça ne m’inspirait pas trop, je n’ai pas voulu goûter», raconte Beauregard en éclatant de rire…

Plusieurs duos de frères du Québec sont parvenus à s’illustrer dans l’une des trois formations du Nouveau-Brunswick au fil des ans. C’est le cas, entre autres, des Bétournay (Éric et Mathieu), des Bergeron (Antoine et Rémi), des Carle (Mathieu et Gabriel), des Boivin (Christophe et Félix), des Malouin (Jérémie et Danica) et bien sûr des Beauregard. David-Alexandre et Thomas sont toutefois ceux qui ont su le mieux tirer leur épingle du jeu. Rappelons que Thomas, le cadet, est le recordman pour le plus grand nombre de buts dans l’histoire du Titan d’Acadie-Bathurst avec 154 réussites, dont une saison de 71 buts et 124 points en 2006-2007…

NDLR: La série de textes sur les Alpines de Moncton se poursuit mardi avec un entretien en compagnie de Pierre Dagenais.