Lucien DeBlois, le chef d’orchestre des Alpines

«Les joueurs ont le droit (d’être fâchés). Qu’ils (les propriétaires) se branchent une fois pour toutes. S’ils veulent tirer la plug, qu’ils la tirent. Si la LHJMQ veut prendre l’équipe, qu’elle le fasse comme du monde. Donner un chèque de paie toutes les deux semaines ne suffit pas. Ça fait deux mois qu’on joue dans ces conditions et tout le monde semble s’en c… Gilles Courteau devrait être ici pour régler la situation au lieu de se promener à Boston.»

Cette sortie en règle, c’est celle de Lucien DeBlois publiée dans Le Quotidien du jeudi 28 décembre 1995, au lendemain d’une menace de grève de la part de ses joueurs qui en ont eu marre de la situation humiliante dans laquelle ils étaient plongés.

Les joueurs des Alpines de Moncton en étaient alors réduits à quêter, entre autres, des bâtons et du ruban gommé aux équipes adverses pour disputer leurs matchs.

Cet incident, et plusieurs autres, l’ex-directeur général et entraîneur-chef des Alpines s’en souvient encore fort bien.

«Si Moncton était un endroit idéal avec l’université, la population francophone-anglophone, l’aéroport et toutes les autres facilités qu’on retrouve dans une grosse ville, la LHJMQ a cependant peut-être mal calculé le fait que Moncton était encore en deuil de son équipe de la Ligue américaine», révèle DeBlois, dont l’équipe n’a remporté que 14 parties à sa première (et seule) saison d’opération.

Même s’il a tenté de cacher le plus possible les problèmes financiers de l’équipe à ses joueurs, parce qu’il était d’avis que ces derniers n’avaient pas à souffrir de la situation, Lucien DeBlois a néanmoins vu les choses déborder le mercredi 27 décembre.

Les Alpines se trouvaient alors à l’Hôtel Le Dauphin à Québec, quand les joueurs, avec en tête le capitaine Martin Latulippe, sont allés le rencontrer pour lui dire qu’ils avaient voté par 19 voix contre trois de ne pas se rendre à Chicoutimi pour y affronter les Saguenéens.

«Depuis quelques semaines, nous étions carrément dans la dèche, dit-il. Même dans mon temps (NDLR: DeBlois a porté les couleurs des Éperviers de Sorel de 1973 à 1977), il n’y avait pas d’équipes qui en ont arraché financièrement comme ça dans la ligue. Il ne restait plus rien. Il n’y avait plus d’argent.»

«Avec tout ce qui se passait, j’aurais pu quitter l’équipe et m’en retourner à la maison. Parce que honnêtement, je n’avais pas besoin de ça. Ça n’avait pas de bon sens d’être rendu aussi creux dans un si haut niveau de jeu. Nous étions en train de briser le rêve de ces jeunes», affirme celui qui a disputé plus de 1000 matchs dans la LNH, séries éliminatoires incluses.

«C’est en raison de la passion qui continuait d’habiter ces jeunes que je suis resté. Je ne pouvais pas les laisser tomber. Nous avons donc passé la tempête ensemble. C’est sûr que nous ne gagnions pas souvent, mais les gars ont répondu de la bonne façon malgré les déboires. Je suis d’ailleurs très fier de ce que tous les gars sont devenus par la suite», confie celui qui est devenu le d.g. et entraîneur-chef des Alpines le 6 avril 1995.

L’arrivée des premiers joueurs

Après avoir sélectionné le défenseur Jeff LeBlanc au premier rang du repêchage des joueurs des Maritimes et des États-Unis, DeBlois avait ensuite eu la main heureuse pendant le repêchage d’expansion.

«Nous avons été chanceux de mettre la main sur des gars comme (David-Alexandre) Beauregard, (Martin) Latulippe, (Martin) Pouliot et les deux gardiens (Luc Bélanger et Martin Villeneuve), se souvient-il. Ils étaient de très bons vétérans.»

«C’est sûr qu’il y avait un certain risque avec Beauregard en raison de la perte de son œil, mais je savais qu’il était encore capable de jouer. Peut-être pas au niveau qu’il nous a donné cependant. Il a fait montre de beaucoup de caractère. Ça prend un joueur avec un caractère particulier pour faire ce qu’il a fait. Moi, je ne crois pas que j’aurais été en mesure d’y arriver. Je crois d’ailleurs qu’il a été le seul joueur, avec peut-être Bryan Berard, qui a été capable de jouer au même niveau qu’avant de perdre un œil. Des gars comme Pierre Mondou, Jean Hamel et même Claude Ruel ont dû quitter le hockey après leur blessure», note-t-il.

Et lors du repêchage midget, DeBlois et Nevin ont pu ajouter d’autres bons éléments, dont les deux premières sélections du club, Pierre Dagenais et Sébastien Roger

Avec le recul, Lucien DeBlois avoue qu’il aurait aimé que l’organisation de Moncton lui offre l’occasion de continuer son aventure dans la LHJMQ.

«J’ai travaillé fort pour préparer la deuxième saison avec Peter (Nevin). J’ai par exemple été cherché de bons choix au repêchage par le biais de transactions, dont celle qui a envoyé Beauregard à Hull pour 100 000$, Christian Daigle et un choix qui a finalement permis au club de sélectionner Simon Laliberté», rappelle-t-il.

«Je n’ai malheureusement même pas eu la chance de parler à Robert Irving qui a finalement acheté l’équipe pour une bouchée de pain. Je n’aime pas revenir là-dessus, mais j’avais une entente de trois ans et je n’ai jamais vu la couleur de mes deux dernières années de contrat. Pour le reste, même si ç’a pris un peu de temps, ils m’ont remboursé tout ce que j’avais mis sur ma carte de crédit, ainsi que le restant du salaire que l’équipe me devait de ma première saison», ajoute Lucien DeBlois.

En bref…

Saviez-vous qu’avant même que son départ soit officialisé avec l’achat des Alpines par Robert Irving, Lucien DeBlois s’était publiquement dit intéressé au poste d’entraîneur-chef des Faucons de Sherbrooke? Dans une entrevue accordée à La Tribune, DeBlois y était allé de cette déclaration on ne peut plus claire: «Je suis intéressé… si (le d.g.) Normand Dubé et les Faucons sont intéressés à moi. Je veux continuer ma carrière d’entraîneur et je ne fermerai aucune porte. Techniquement, c’est vrai, je suis encore sous contrat avec les Alpines, mais la situation est ambiguë. Que va-t’il se passer avec l’organisation des Alpines? La concession sera-t-elle vendue ou transférée? Si elle est vendue, vais-je m’entendre avec les nouveaux propriétaires? Et puis, est-ce que je suis encore sous contrat, même si je n’ai pas  été payé depuis une couple de semaines?», avait alors commenté DeBlois. Pour la petite histoire, c’est finalement Robert Mongrain qui a hérité du poste à Sherbrooke et DeBlois s’est retrouvé entraîneur adjoint avec les Blades de Kansas City dans la défunte Ligue internationale. Mais ce n’est pas tout. Avant d’accepter le poste à Kansas City, DeBlois a également figuré parmi les candidats pour diriger les Rafales de Québec dans le même circuit, ainsi que les Huskies de Rouyn-Noranda et les Cataractes de Shawinigan dans la LHJMQ. Ces trois équipes ont finalement préféré s’en remettre à Jean Pronovost (Rafales), Charles Thiffault (Huskies) et Denis Francoeur (Cataractes)…

Lucien DeBlois dit avoir grandement apprécié travailler avec Roland Collette chez les Alpines. Les deux hommes ont rapidement développé une belle complicité. «Je suis reconnaissant de ce que Roland a fait pour moi et l’équipe. Il s’occupait très bien des jeunes. Comme j’étais le directeur général, je devais parfois quitter le club pour m’occuper des tâches administratives et c’était Roland qui me remplaçait pour les entraînements. Il faisait de l’excellent travail. En plus de son poste d’entraîneur adjoint, il devait aussi s’occuper de plein d’autres choses, comme des pensions et des études des joueurs par exemple. C’était un gars dynamique qui connaissait son hockey. J’ai beaucoup appris de Roland», raconte-t-il…

Après son passage à Kansas City, Lucien DeBlois a occupé le poste de recruteur pour les Mighty Ducks d’Anaheim de 1998 à 2005. Il s’est ensuite joint aux Canucks de Vancouver dans les mêmes fonctions pour les 12 saisons suivantes avant de quitter au terme de la saison 2016-2017. «Je suis maintenant dans une espèce de semi-retraite depuis deux ans. Je fais juste un peu de consultation pour mon fils (Dominic) qui est agent de joueurs. Je fais ça à temps partiel. Je rencontre les joueurs et leur famille pour leur raconter mes expériences dans le hockey», mentionne-t-il…

Huitième joueur repêché de la première ronde lors du repêchage de 1977 de la LNH par les Rangers de New York, Lucien DeBlois a également évolué pour les Rockies du Colorado, les Jets de Winnipeg, les Canadiens de Montréal, les Nordiques de Québec et les Maple Leafs de Toronto. Il a même fait deux séjours dans les organisations des Rangers et des Jets. Il a connu sa meilleure saison en 1983-1984 avec les Jets en y allant de 34 buts et 45 passes pour 79 points. Au total, il a réussi 249 buts et 276 mentions d’aide pour 525 points en 993 matchs réguliers. Il a ajouté sept filets et six passes en 52 rencontres éliminatoires…

Lucien DeBlois, de passage au Colisée de Moncton en 2015. – Archives/Marc Grandmaison

NDLR: La série de textes sur les Alpines de Moncton se poursuit jeudi avec un entretien en compagnie du capitaine de l’équipe Martin Latulippe.