Martin Latulippe, le capitaine des Alpines

Qui parmi vous se souvient de Frank Appel? Ça ne vous dit rien du tout? Ne culpabilisez surtout pas.

À peu près personne n’a souvenance de ce grand Allemand de Krefeld qui, avec le Russe Mikhail Kazakevich, a comme fait d’armes d’avoir fait partie du premier duo de joueurs internationaux de la concession de Moncton en 1995-1996.

Heureusement, grâce à Martin Latulippe, le premier et seul capitaine de la courte histoire des Alpines, vous aurez désormais une bonne raison de vous rappeler d’Appel. Le célèbre conférencier sait conter comme personne.

«Un bon jour, Lucien (DeBlois) nous a dit que les choses allaient bientôt changer et que nous allions gagner enfin des matchs grâce à un géant Allemand appelé Frank Appel. Lucien était excité d’en parler et tous les gars de l’équipe étaient aussi excités que lui. Nous nous disions tous: “L’élu s’en vient!”», lance Latulippe en ricanant.

«Nous avons vu Appel pour la première fois en arrivant au Colisée pour un entraînement. Il était sur la glace tout seul. Je me souviens que nous avons figé en le voyant. En fait, nous avons eu peur. Eille, le gars mesurait 6 pieds 6 pouces et pesait plus de 210 livres. Il ressemblait au lutteur The Undertaker. Nous n’en revenions pas. Le gars avait le physique et un lancer de la LNH, le coup de patin et une vraie face de tueur. Il était incroyable à regarder. À ce moment-là, dans notre tête, ça y était, nous avions notre sauveur.»

«Finalement, dès sa première présence sur la glace, nous avons découvert qu’il avait peur de son ombre. Appel était un très bon gars, mais il était loin d’être la Terre promise que Lucien nous avait raconté», complète en riant Latulippe au sujet de l’Allemand qui avait tout de même été repêché en cinquième ronde par les Flames de Calgary un an plus tôt.

Des anecdotes sur les Alpines, Martin Latulippe en a des tonnes dans son baluchon. Des drôles et des moins drôles.

Il y a par exemple cette fois où il a vu le mystérieux propriétaire de l’équipe, Gerry Sternberg. Les Alpines étaient alors au Centre Marcel Dionne de Drummondville pour disputer la victoire aux Voltigeurs.

«Nous étions dans notre vestiaire avant le match quand ce gars de Toronto entre à l’improviste accoutré de fourrures des pieds à la tête. Il avait un casque de poil, le grand manteau de fourrure et les bottes de poil pour aller avec. Il avait l’air d’un bonhomme qui venait rencontrer des autochtones. Je me souviens qu’il n’était pas content et qu’il nous avait fait un discours pour ensuite sortir comme il était venu. C’est la seule fois que nous l’avons vu», confie Latulippe avec humour.

La grève des joueurs

Évidemment, on ne pouvait pas passer sous silence l’histoire de la grève des joueurs avant le match contre les Saguenéens de Chicoutimi. D’autant plus que Latulippe, en tant que capitaine de l’équipe, y a tenu un rôle de premier plan. C’est lui qui avait fait connaître les intentions des joueurs au président de la LHJMQ Gilles Courteau.

«Nous étions à Québec et les gars sont venus me voir pour me dire qu’ils voulaient faire la grève. Ils en avaient assez de ce qui se passait. C’était rendu que nous devions aller demander des bâtons et du tape aux autres équipes. Ça ne faisait aucun sens», mentionne-t-il.

«Quand je suis allé voir Lucien dans sa chambre, il était en train de pleurer. Il était en instance de divorce avec sa femme. J’ai dit à Lucien que les gars ne voulaient pas aller à Chicoutimi et Lucien m’a dit: “Flower, fais ce que tu me veux, ma femme est en train de me lâcher”. C’était triste. Lucien, pour nous les joueurs, c’était un grand monsieur que nous adorions tous. Il était toujours là pour nous. Mais là, en plus de ses affaires de famille, il était pris à payer les restaurants et les hôtels avec sa carte de crédit», se rappelle Latulippe.

«Aujourd’hui, nous rions de cette période quand nous en parlons entre nous. Mais dans le temps, c’était très frustrant. Particulièrement pour les plus jeunes comme Jeff LeBlanc, Sébastien Roger et Pierre Dagenais. Eux, ils étaient là pour réaliser leur rêve. Nous, les vétérans, savions que ce n’était pas représentatif du hockey junior. Mais les jeunes n’en avaient aucune idée», dit-il.

Malgré tout, Martin Latulippe estime que ce serait une erreur de considérer la courte histoire des Alpines comme un échec. Une grossière erreur.

«Pour moi, il s’agit au contraire de l’une des plus belles histoires humaines que j’ai eu la chance de vivre. Nous étions un club d’expansion qui ne gagnait pas souvent. L’équipe n’avait même pas d’argent pour nous payer des bâtons. Notre coach avait ses problèmes de famille. Et c’est sans oublier que Martin Pouliot, un gars que tout le monde aimait, venait de perdre son père. Tout ce qui est arrivé dans l’entourage de l’équipe n’a fait que nous souder encore plus. Nous avons fait du mieux que nous pouvions avec les moyens du bord», explique Latulippe.

En bref…

Très peu de gens l’ont su, mais Martin Latulippe avait l’option de quitter les Alpines pour une autre équipe de la LHJMQ pendant la dernière période des transactions en 1995-1996. «Lucien nous avait fait venir Luc (Bélanger) et moi dans son bureau pour nous dire qu’il pouvait nous échanger parce que des équipes étaient intéressées. Nous n’avons pas voulu. Nous tenions à rester. Moi, j’étais heureux à Moncton. Je jouais bien. J’étais le capitaine du club et Lucien tentait déjà de me trouver une place pour la saison suivante dans la Ligue internationale. En plus, même si le club n’avait pas d’argent, nous les 20 ans nous étions bien payés. C’est d’ailleurs Luc qui avait négocié nos contrats», raconte Latulippe en riant…

Avant les Alpines, Martin Latulippe a disputé 115 rencontres avec les Voltigeurs de Drummondville et 16 autres avec les Bisons de Granby qui avaient décidé de le rendre disponible au repêchage d’expansion. «Mon arrivée à Moncton a complètement changé ma vie et a façonné mon destin. C’est d’ailleurs moi qui ai choisi de venir ici. Georges Morissette, le propriétaire des Bisons, aurait pu m’échanger contre un jockstrap (coquille) s’il avait voulu parce que des clubs étaient intéressés à m’avoir. Mais je voulais jouer à Moncton. Je voulais vivre une nouvelle aventure. J’ai donc demandé à M. Morissette de me rendre disponible au repêchage d’expansion et c’est ce qu’il a fait», dit-il. En 56 parties avec les Alpines, Latulippe a récolté 12 buts et 32 passes pour 44 points. À noter qu’il a également porté les couleurs des Aigles Bleus de l’Université de Moncton…

Martin Latulippe déplore que Robert Irving n’a jamais voulu reconnaître l’existence des Alpines dans l’histoire de l’organisation des Wildcats. «Quand M. Irving a acheté l’équipe au terme de la saison, j’étais content. C’est seulement dommage qu’il ait choisi d’ignorer la première saison de la concession. Ça me fait de la peine pour un gars comme Sébastien Roger qui a pourtant été l’un des joueurs les plus importants dans l’histoire de l’équipe», révèle-t-il…