Il n’y a pas si longtemps, et pas obligé de remonter aussi loin que dans le temps d’Eddie Shore, un joueur de hockey ne parlait jamais de ses problèmes de santé mentale. Il était hors de question de passer pour un faible. Le hockeyeur croyait que faire un tel étalage de ses émotions le mènerait subito presto vers la fin de sa carrière, convaincu qu’il était que la société (et l’organisation) ne lui accorderait jamais son pardon. Il n’avait pas nécessairement tort.

Après tout, rappelez-vous, il y a une trentaine d’années, Stéphane Richer avait causé un méga scandale juste pour avoir dit qu’il n’y avait pas que le hockey dans la vie.

Le dernier marqueur de 50 buts du CH s’était alors fait reprocher, via des mots pas très gentils, de manquer de caractère.

Heureusement, depuis quelques mois, on a le sentiment que de plus en plus de grands sportifs, et pas seulement qu’au hockey, hésitent moins à prendre soin d’eux. C’est ce qu’a fait Jonathan Drouin le printemps dernier. Et c’est aussi ce qu’a décidé Carey Price, jeudi.

Sauf que si une bonne partie de la société a changé, il s’en trouve encore malheureusement plusieurs qui sont incapables de pardonner ce qu’ils considèrent un aveu de faiblesse. Pour eux (et elles), c’est être faible que d’adhérer à un programme d’aide.

Daniel Moody

L’ancien des Voltigeurs de Drummondville, des Saguenéens de Chicoutimi et du Drakkar de Baie-Comeau, Daniel Moody, dit très bien comprendre ce que vit en ce moment le joueur étoile du Canadien.

«Si cela s’avère vraiment pour des raisons de santé mentale, Carey fait absolument un pas dans la bonne direction. J’ai appris à mes dépens que les gens ont tendance à définir les athlètes professionnels par ce qu’ils font ou ce qu’ils accomplissent plutôt que de les voir pour ce qu’ils sont vraiment, soit des êtres humains. Nous oublions souvent à quel point l’adversité peut affecter un individu à la fois émotionnellement et mentalement. C’est impossible de savoir exactement ce que traverse une autre personne. Nous supposons que les athlètes, en particulier du calibre de Carey, sont des machines qui ne connaîtront jamais d’obstacle. Avec le temps, j’ai appris qu’il ne faut jamais définir quelqu’un par ce qu’il fait, mais bien pour ce qu’il est. Étant moi-même un gardien, je sais que nous avons souvent l’impression d’être seul sur une île. Sauf que parfois, la seule chose à faire pour quitter cette île c’est de demander de l’aide», révèle le hockeyeur de Miramichi, qui évolue cette saison pour l’Université de l’Alberta.

Andrew McKim

Andrew McKim, qui a disputé 38 matchs dans la LNH au début des années 1990 avec les Bruins de Boston et les Red Wings de Detroit, souligne la complexité d’être aujourd’hui un athlète professionnel.

«Nous vivons désormais dans une bulle où le monde sait pratiquement en tout temps ce que tu fais. Tu ne peux pas parler sans risquer d’offenser quelqu’un, comme tu ne peux pas dire ce que tu penses sans courir la chance d’être détruit dans les réseaux sociaux. Et c’est sans oublier la presse qui est toujours en quête d’une histoire, la plupart du temps négative. Alors, où un athlète peut-il aller et être vraiment lui-même? Comment peut-il s’exprimer sans être jugé au microscope? Nous vivons dans une société qui est devenue très critique et les plus célèbres subissent les abus de plein fouet», analyse celui qui, avec ses 382 points, est le seul Néo-Brunswickois à figurer dans le top-100 des meilleurs pointeurs dans l’histoire de la LHJMQ.

Brandon Thibeau

L’ancien portier des Wildcats de Moncton et des Aigles Bleus de l’U de M Brandon Thibeau croit que Price a surtout besoin de donner du repos à son cerveau.

«Pour avoir étudié dans le domaine, bien que le gardien de but évolue à une position qui apporte souvent un sentiment d’euphorie se comparant à celui d’un ours attrapant sa proie, il ne faut pas oublier l’autre côté de la médaille. La pression que ressent parfois le gardien dans le feu de l’action se compare aussi à la réaction biochimique de se faire poursuivre en forêt par le même ours. Dans les deux cas, le cerveau humain réagit pas mal de la même façon. C’est vous dire à quel point un gardien peut passer par toute une gamme d’émotions en très peu de temps», explique Thibeau.

Frédéric Foulem

Frédéric Foulem, qui a porté les couleurs des Cataractes de Shawinigan et des Voltigeurs, abonde dans le même sens que Thibeau.

«Les gardiens sont sujets à plusieurs forces externes et internes qui peuvent être difficiles à contrôler. Le hockey a beau être un sport d’équipe, le gardien a souvent l’impression de pratiquer un sport individuel. Tu as tellement un grand impact dans les parties que le niveau de pression fait en sorte que ç’a souvent des effets importants à l’extérieur de la patinoire. Il y en a qui sont meilleurs que d’autres à composer avec cette pression, mais nous sommes tous humains. Il y a parfois des craques dans notre armure», confie Foulem.

«C’est pourquoi l’exemple de Carey est si puissant. Ça n’a rien à voir avec la performance sur la glace, l’argent ou le style de vie. Le fait est qu’au niveau de la LNH, et même dans la LHJMQ, cette pression constante peut finir par te manger à l’intérieur. Et quand ça arrive, ta santé mentale doit devenir une priorité. La seconde où le hockey ne devient plus un jeu, c’est important de faire un pas vers l’arrière et mettre en perspective ce qui est le plus important dans notre vie. Et c’est ce que Carey Price a décidé de faire», ajoute le Dieppois.

Adrien Lemay

L’entraîneur des gardiens du Titan d’Acadie-Bathurst et des Aigles Bleus Adrien Lemay souligne que les équipes entourent de mieux en mieux les joueurs afin de les aider à faire face au stress et à la pression de performer.

«Chez le Titan, nous avons la chance de compter sur l’excellent psychologue sportif Dr David Scott, qui tient également le même rôle auprès du Canadien de Montréal. C’est un pas dans la bonne direction. Nous n’avions pas accès à cela lorsque je jouais dans la LHJMQ. Par exemple, le manque de sommeil peut être un facteur dans la difficulté chez certains joueurs à gérer leur stress. Avec les décalages horaires, l’adrénaline d’après-match, un calendrier chargé et la route que les hockeyeurs professionnels font, il est difficile d’avoir un cycle de sommeil régulier. C’est ce qui fait que certains joueurs sont attirés vers l’utilisation de somnifères pour les aider à dormir et c’est important de les éduquer à ce niveau. Il y a quelques années, j’ai assisté à une conférence de Hockey Canada qui portait justement sur le sommeil. J’aurais aimé avoir eu ces connaissances lorsque j’étais plus jeune», révèle Lemay.

Robert Steeves

L’ancien gardien du Titan Robert Steeves voit d’un bon oeil la volonté des athlètes de se préoccuper davantage de leur santé mentale. «Il est impossible d’imaginer le genre de stress qu’un gardien de but subit au niveau de la LNH. Et c’est encore plus extrême avec des équipes comme Montréal ou Toronto. Il n’y a nulle part où se cacher en tant que gardien de but. Quand tu es dans ta bulle le soir d’un match, c’est difficile de comprendre comment tu as pu déjà être à l’extérieur de celle-ci. Mais quand tu perds cette capacité d’entrer dans ta bulle, tu ne parviens souvent plus à te rappeler comment c’était d’y être», image le hockeyeur de Moncton.
«Je me suis déjà retrouvé dans cette position et c’est un sentiment effrayant. Encore plus quand tu sais que tu seras à nouveau envoyé devant le filet le soir suivant. Il y a beaucoup de cas où vous avez juste besoin d’un peu de temps. Mais en même temps, parce que tu as le sentiment d’être l’épine dorsale de l’équipe, tu as l’impression de laisser tomber tout le monde. Je commémore des gardiens comme Carey Price et Robin Lehner. Ils sont parmi les meilleurs et ils démontrent au monde entier que c’est normal de demander de l’aide quand ça s’impose. Je crois que ce qui arrive depuis quelque temps n’est qu’un début», estime Robert Steeves.

Charles Austin

Le gardien des Alpines de Tracadie Charles Austin attribue de son côté la décision de Carey Price par plusieurs facteurs.

«Il y a surtout la pression médiatique, dit-il. Certains télédiffuseurs ont par exemple changé leur façon de faire en ajoutant l’opinion des partisans qui est parfois méchante. Outre sa famille composée de trois enfants, le quotidien de Carey Price comprenait aussi la pression de répéter ses exploits de la dernière saison, la pression des Olympiques et la pression de guérir au plus vite de sa blessure afin d’aider l’équipe. Il connaît très bien l’impact qu’il a sur l’équipe. Le problème c’est qu’avec l’âge, on devient moins résilient à la pression. À Montréal, comme tout le monde veut un peu de Carey, c’est normal que le gars finisse par craquer.»

«J’ai moi-même vécu un épisode comme le sien l’an dernier à Saint-Léonard. Je sentais que je n’étais pas à mon meilleur et c’était clair dans ma tête que c’était attribuable aux difficultés rencontrées à l’école à cause de la COVID-19 (N.D.L.R. – Austin est un enseignant). Ça fait d’ailleurs en sorte que je suis actuellement anxieux de jouer cette saison, surtout en raison de la perte de quelques coéquipiers qui ont décidé de ne plus jouer. En attendant, j’espère que Carey va revenir bientôt en force. Il a pris une sage décision en demandant de l’aide», affirme Charles Austin.

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